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PARIS : Nicolas JEFFS : « Le rêve de la maison en province cache une équation bien plus lourde »

Dans une tribune, l’expert immobilier Nicolas Jeffs analyse les nombreux obstacles (emploi, crédit, réseau social) qui rendent le départ de Paris bien plus difficile qu’il n’y paraît.

« Pourquoi rester à Paris quand on peut acheter une maison avec jardin à 200 000 € ailleurs ? ». Cette question, omniprésente sur les réseaux sociaux et dans les débats publics, semble relever du bon sens. Pourtant, derrière l’attrait d’un immobilier plus accessible et la promesse d’une meilleure qualité de vie, se cache une réalité infiniment plus complexe. Dans une tribune publiée ce mercredi, Nicolas Jeffs, spécialiste du secteur immobilier, démonte ce fantasme en soulignant que le départ de la capitale est une décision engageant tout un écosystème de vie, bien au-delà du simple prix au mètre carré.

Un mythe tenace face à la réalité économique

Le raisonnement de nombreux candidats au départ commence par une comparaison brute des prix de l’immobilier. Alors que le mètre carré parisien avoisinait les 9 700 € fin 2025 selon les Notaires du Grand Paris, de nombreuses villes de province affichent des tarifs bien plus attractifs. Toutefois, cette vision occulte plusieurs réalités fondamentales. D’abord, près des deux tiers des ménages parisiens sont locataires (61,8 % en 2020, selon l’Insee) et ne disposent donc pas d’un capital immobilier à réinvestir.

Ensuite, l’équation financière a été profondément modifiée par la hausse des taux d’intérêt, passés d’environ 1,1 % en 2021 à plus de 3 % en 2025. Pour Nicolas Jeffs, le cœur du problème est ailleurs : « La vraie question n’est jamais seulement : “Puis-je acheter ?” La vraie question, c’est : “Puis-je payer ce crédit pendant les vingt prochaines années ?” ». L’achat d’un bien moins cher ne garantit pas la capacité de remboursement si les revenus ne suivent pas.

L’emploi et le revenu, nerfs de la guerre

Le déménagement repose souvent sur l’opportunité professionnelle d’un des membres du couple. Mais la pérennité du projet dépend crucialement de la situation du second conjoint. Trouver un nouvel emploi équivalent en province peut prendre des mois, voire des années, fragilisant l’équilibre financier du foyer. De plus, l’écart de prix immobilier doit être mis en perspective avec les bassins d’emploi locaux. « Dans une ville comme Orléans, par exemple, l’immobilier peut être bien plus accessible qu’à Paris. Mais les niveaux de rémunération ne sont pas les mêmes », rappelle l’expert.

Pour illustrer son propos, il prend l’exemple d’un agent immobilier. Vendre cinq appartements de 50 m² à Paris peut générer un chiffre d’affaires de 125 000 €, contre seulement 37 500 € pour les mêmes opérations dans une ville où le mètre carré est à 3 000 €. Quitter Paris implique donc souvent de changer de modèle économique et de devoir reconstruire entièrement son réseau professionnel, un processus qui peut prendre jusqu’à deux ans.

Les coûts cachés et les faux-semblants du télétravail

Le télétravail, souvent présenté comme la solution miracle, révèle ses limites. De nombreuses entreprises exigent une présence partielle, transformant les journées de transport en véritables marathons. « Vivre à “une heure de Paris” ne veut pas dire être à une heure de son travail », insiste Nicolas Jeffs, rappelant qu’un trajet en train d’une heure se transforme aisément en deux heures porte à porte. Sans compter les aléas (retards, grèves) qui pèsent sur l’organisation familiale et génèrent une fatigue considérable.

Un autre coût majeur, souvent sous-estimé, est celui de la voiture. Indispensable dans la plupart des villes moyennes et zones périurbaines, elle représente un budget conséquent (achat, assurance, carburant, entretien), qui vient amputer le gain réalisé sur le logement. Souvent, un seul véhicule ne suffit pas, et le foyer doit en financer un deuxième.

Reconstruire un écosystème social et familial

Quitter Paris, c’est aussi abandonner un réseau social tissé au fil des années. Contrairement aux idées reçues, la vie de quartier parisienne crée des liens forts, à l’école, au parc ou chez les commerçants. Une fois installées en province, de nombreuses familles font l’expérience de l’isolement. « Au fil des semaines, un autre sentiment apparaît : on se retrouve souvent seul avec son foyer », explique l’analyste. L’intégration est d’autant plus difficile que les enfants sont plus âgés et les groupes d’amis déjà constitués.

Le projet est souvent plus simple pour ceux qui retournent dans leur région d’origine, où ils peuvent s’appuyer sur un réseau familial préexistant, notamment la présence des grands-parents, un soutien précieux pour la garde des enfants et la gestion du quotidien. C’est l’un des scénarios où le changement de vie est le plus souvent une réussite. Face à ces constats, et conscient que certains ménages finissent par revenir dans la capitale, Nicolas Jeffs conclut par un conseil pragmatique : louer pendant six mois à un an avant d’acheter, afin de tester réellement un nouveau mode de vie et de transformer un rêve en un projet durable.