PARIS : Pour qui travaillent les journalistes « Pour ceux q…
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PARIS : Pour qui travaillent les journalistes « Pour ceux qui restent » par Manon LOIZEAU
Manon Loizeau, lauréate du prix Albert Londres en 2006, évoque le devoir de porter les voix des oubliés en temps de guerre.
À travers des rencontres et des récits poignants, elle rend hommage à Anna Politkovskaïa et d’autres journalistes qui, malgré les dangers, continuent à faire entendre la vérité, même lorsque l’indifférence domine.
« Transmettre les voix de pays devenus prisons et dont les gouvernants misent sur notre indifférence, les voix de ceux qui osent encore se dresser contre le pouvoir, les voix qui résistent en murmurant dans les maisons quand autour la terreur règne, les voix du silence qui luttent contre la disparition ». Manon Loizeau.
C’était un jour d’hiver dans un village à quelques kilomètres au nord de Grozny. La terre craquait sous mes pas alors que j’approchais d’un groupe de femmes et d’hommes rassemblés sur la place centrale.
La veille, les soldats russes avaient fait une « zatchistka », leur sinistre « opération de nettoyage ». Ils avaient arrêté plusieurs dizaines d’hommes, des adolescents, des vieillards. Des hommes qui allaient sans doute disparaître sans laisser de traces, comme des milliers d’autres Tchétchènes. Règne de la terreur et de l’arbitraire. Des crimes passés sous silence. Depuis longtemps les regards s’étaient détournés de la Tchétchénie.
« Je tentais de recueillir des témoignages, des preuves de la disparition ».
Quelques femmes acceptèrent de me parler, à voix basse, en regardant sans cesse derrière elles pour vérifier que les soldats russes ne revenaient pas. Alors que nous échangions, un homme me prit brusquement à partie.
« Vous, les journalistes, vous venez nous regardez comme des animaux dans un zoo, vous nous auscultez et puis vous repartez. Mais nous on reste ».
Les mots claquaient dans le silence qui venait de s’installer et se prolongeaient comme un écho dans le souffle du vent glacé qui transperçait les corps emmitouflés. Les regards se figèrent, les femmes se turent. Je sentis brusquement ma présence sur cette terre interdite où je continuais de me rendre régulièrement, terriblement vaine. Je regardais l’homme qui m’avait interpellé. Son beau visage émacié, ses yeux bleus dont l’éclat s’était perdu quelque part dans l’abîme d’une infinie tristesse. Aslan avait perdu son fils de 17 ans dans une « zatchistka ».
Il n’y avait pas d’agressivité dans sa voix, juste une immense lassitude, une profonde désillusion. Ici, beaucoup avait cessé de croire à l’utilité de parler. L’homme qui m’avait interpellé tourna le dos et parti.
Plus rien que le silence.
« Vous venez comme dans un zoo et vous repartez ». Cette phrase ne m’a jamais quittée. Tout était dit. Les Tchétchènes, épuisés par deux guerres qui avaient fait plus de 150 000 victimes, meurtris par notre indifférence, ne croyaient plus depuis longtemps à la compassion de l’Occident. Mais ils ne croyaient plus non plus en nous, journalistes trop souvent de passage, happés par d’autres drames, d’autres guerres. Sur ce petit chemin de terre en lisière de Grozny, j’avais brusquement pris conscience de la douleur de « ceux qui restent », ceux dont on ne parle plus. De leur sentiment de solitude et de trahison. L’actualité était ailleurs, mais l’occupation russe faisait des milliers de victimes. Une guerre sans témoins pour raconter les corps et les âmes déchirés. La chape de plomb de la terreur avait recouvert les terres du Caucase et les crimes étaient pour jamais étouffés.
Ce matin-là, je me suis dit qu’il fallait écrire, filmer pour « ceux qui restent ». Continuer de faire sortir les voix des femmes et des hommes qui demeurent quand tous les observateurs sont partis.
Source : La lettre Astérisque de la Scam – été 2025.


