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PARIS : L’Europe, terre de nos enfants

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PARIS : L’Europe, terre de nos enfants

Adriano Scianca est né à Orvieto, dans la région de l’Ombrie, en 1980.

Diplômé en philosophie, il est journaliste professionnel. Il est rédacteur du journal La Veritàet directeur du mensuel identitaire Il Primato Nazionale. Il a collaboré avec les journaux Il Secolo d’Italia, Libero, Il Foglio. Il a écrit plusieurs essais sur l’actualité et la philosophie. Parmi ceux-ci, on citera Riprendersi tutto (traduit en français avec le titre CasaPound – Une terrible beauté est née), Ezra fa surf, L’identità sacra, Contro l’eroticamente corretto, La nazione fatidica, Mussolini e la filosofia, ainsi qu’Europa vs Occidente, paru en septembre 2023.

Le premier danger est l’avènement d’« un grand despote […], un démon malin qui forcerait tout le passé par sa grâce et par sa disgrâce ». Le second danger est « la populace » qui « ne [remonte] que jusqu’à son grand-père, – mais avec le grand-père finit le temps. Ainsi tout le passé est abandonné… ». Ici, les deux dangers : le passé « forcé » et le passé « abandonné ». Dans un chapitre précédent, « Du pays de la civilisation », Zarathoustra avait décrit son errance dans le présent, dans un paysage désolé. Les hommes du présent, expliquait-il, se vantent d’être « entièrement faits de réalité », mais ils sont couverts de signes, d’écrits, « barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes », pleins « des peintures de tout ce qui a jamais été cru ». Les deux discours ont en commun de se terminer par l’évocation du « pays des enfants », la terre future, le projet d’avenir. Non plus le pays des pères ou des mères, mais le pays des enfants.

Essayons de déchiffrer le langage allégorique de Nietzsche. Il y a trois mauvaises façons de se rapporter au passé. La première est celle de la « populace » qui « abandonne » le passé, pour laquelle il n’y a rien qui remonte à plus de deux générations. Nietzsche parle des masses enivrées, sans histoire, qui ne savent pas d’où elles viennent et vivent dans un éternel présent. La deuxième façon erronée de se rapporter au passé est celle du « grand despote » qui fait vulgairement violence au passé, qui le plie à ses besoins prosaïques. Nietzsche parle des usages politiques de l’histoire, du pouvoir qui réécrit le passé pour se légitimer, mais de manière grossière, sans autre projet que sa propre perpétuation. Mais il y a aussi une troisième façon erronée de se rapporter au passé. C’est le « réalisme » des conservateurs, qui assument en bloc toute l’histoire passée, tout ce qui a été dit et fait avant eux, qui croient que ce qui a été est digne d’intérêt simplement parce qu’il a été, que chaque coutume, habitude, langue, institution établie mérite le respect simplement parce qu’elle nous a été transmise.

Oubli, falsification et conservatisme. Tels sont les mauvais usages de l’histoire pour Nietzsche. Le philosophe a « pitié » d’un passé ainsi utilisé et veut alors le « racheter » (voir le chapitre « De la rédemption »). La rédemption du passé est son inclusion dans un projet futur qui lui donne un nouveau sens. Mais attention : pour l’avenir, le passage de la « terre des pères » à la « terre des fils » n’implique pas un constructivisme absolu, le désengagement de tout présupposé, la création d’une cité idéale et utopique surgie du néant. Il y a toujours un lien filial à la base, les fils et les pères restent liés, on n’agit pas dans le vide. L’approche révolutionnaire de Nietzsche est de mettre les fils avant les pères, de faire en sorte que les fils « donnent du sens » aux pères. C’est notre projet d’avenir qui nous indique quel passé choisir. Nos racines sont ce que nous voulons devenir. C’est d’ailleurs toujours vrai. Toutes les querelles sur les origines ne sont qu’apparemment des querelles sur le passé. Quand quelqu’un dit qu’il revient aux racines indo-européennes ou romaines ou gauloises ou chrétiennes ou des Lumières, il dit en réalité qu’il veut indo-européaniser, romaniser, galliciser, christianiser ou éclairer. C’est pourquoi ces débats sont généralement très animés : il est clair pour tout le monde que nous ne discutons pas du passé, de ce que nous avons été, mais de ce que nous voulons devenir, de ce que nous serons. Le programme de notre avenir est écrit par les héros ancestraux que nous nous sommes choisis.

En quel sens l’Europe peut-elle être la « terre de nos enfants » ? Pour nous, militants européens du troisième millénaire, deux des tâches indiquées par Nietzsche sont cruciales, mais aussi évidentes. Nous combattons l’oubli, l’oubli des origines et de l’histoire, ainsi que la violence du pouvoir qui réécrit vulgairement le passé pour se légitimer. Le troisième danger est cependant plus insidieux pour nous, car le « réalisme conservateur » peut aussi nous séduire. Après tout, si nos adversaires veulent « effacer » le passé, il est normal que nous sauvions le passé en bloc. Ce n’est pas un hasard si le passéisme semble être le vice congénital de nombreuses personnes ou groupes animés des meilleures intentions identitaires. Les réseaux sociaux regorgent de pages qui veulent sauver la culture européenne de ceux qui la remettent en cause, mais dont l’imagerie dépasse à peine le XIXe siècle (le « stupide XIXe siècle » de Léon Daudet). La « beauté comme horizon », pour beaucoup de bons Européens, semble s’arrêter à la Belle Époque ou, pour les plus audacieux, à 1945. Dans tous les cas, on a l’impression d’être derrière nous, alors que l’horizon, par définition, c’est ce qui devrait être devant nous.

Même la bonne réaction face à la saleté, au délabrement, à l’insécurité et à la vulgarité de nos villes dues à l’immigration de masse finit souvent dans l’impasse d’une nostalgie impolitique. Toujours à propos des réseaux sociaux, je vois souvent des films avec des scènes de la vie quotidienne dans les grandes villes européennes à une époque où l’immigration n’avait pas défiguré le visage de notre société, comme si nous parlions de l’âge d’or. C’est pour cela que nous nous battons ? Pour ramener Rome, Paris, Berlin dans les années 1980 ? Le souverainisme, comme la mythologisation des États-nations et les richesses imaginaires garanties par les monnaies nationales avant l’euro, est la dernière pièce de cette mosaïque de médiocrité politique.

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SOURCE : Institut ILIADE pour la longue mémoire européenne.