AIX EN PROVENCE : Pelléas et Mélisande, au Grand Théâtre de…
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AIX EN PROVENCE : Pelléas et Mélisande, au Grand Théâtre de Provence
De ce monde qui nous stupéfie chaque jour davantage, l’opéra ne nous divertit pas plus qu’il ne l’imite platement.
Il le raccorde aux temps immémoriaux et aux passions premières, dont il livre le spectacle brûlant avec ses moyens inimitables. L’Atride Iphigénie passant de victime à bourreau, l’élu Samson que sa force isole jusqu’au carnage, Butterfly vulnérable et obstinée à en mourir : l’édition 2024 est peuplée de ces destinées exemplairement ambivalentes. La violence, la folie, la destruction se déchaînent ; mais la fidélité, la volonté, la lutte pour la justice et l’émancipation leur font face. Voici l’humaine fragilité, résistant à sa propre barbarie à travers le plus sublime et pathétique des langages. Chaque édition du Festival possède une identité propre.
Deux dominantes donnent à celle-ci sa tonalité : française, elle fait entendre sa prosodie raffinée du Samson d’après Rameau au Pelléas et Mélisande de Debussy en passant par les Iphigénie de Gluck ; baroque, elle tend son arc chatoyant d’Il ritorno d’Ulisse in patria de Monteverdi à La clemenza di Tito de Mozart – s’enlaçant ainsi autour de la trinité qui domine l’opéra du XVIII e siècle et jette les bases de la modernité : Rameau, Gluck et Mozart. Elle célèbre également Puccini, dont on fête le centenaire de la disparition ; et le théâtre musical, avec un fascinant diptyque formé de Eight Songs for a Mad King de Peter Maxwell Davies et des Kafka-Fragmente de György Kurtág, mais aussi The Great Yes, The Great No, création du génial William Kentridge présentée à LUMA Arles.
PELLÉAS ET MÉLISANDE
Le Grand Théâtre de Provence verra la reprise de la production de Pelléas et Mélisande (1902) mise en scène par Katie Mitchell et créée in loco en 2016 – alors sous la direction d’Esa-Pekka Salonen, et avec Stéphane Degout et Barbara Hannigan dans les rôles-titres.
UNE NOUVELLE LECTURE MUSICALE
Autour de Laurent Naouri, déjà Golaud en 2016, l’équipe musicale de cette reprise sera renouvelée. L’Orchestre et le Chœur de l’Opéra de Lyon seront placés sous la baguette de Susanna Mälkki, pour son premier Pelléas scénique – après une version de concert triomphalement donnée à Radio France en mars 2023. Le couple de jeunes amants réunira le baryton britannique Huw Montague Rendall (Harlequin dans Ariane à Naxos en 2018) et, pour sa prise de rôle en Mélisande, la soprano américaine Julia Bullock (interprète d’Anne Trulove dans The Rake’s Progress en 2017, et du rare cycle Harawi de Messiaen en 2022). Autres artistes faisant leur retour au Festival : Vincent Le Texier (créateur du rôle du Père dans Pinocchio de Boesmans en 2017) sera Arkel, et Lucile Richardot (la Magicienne de Didon et Énée en 2018) incarnera Geneviève.
MÉLISANDE ET PELLÉAS
Dès sa création, cette production de Pelléas a été considérée comme « féministe », correspondant en cela aux préoccupations premières de sa metteuse en scène. En effet, l’enjeu de l’émancipation féminine est crucial dans le travail de Katie Mitchell, qui s’intéresse volontiers aux ouvrages axés sur des figures féminines, et n’hésite pas à créer par exemple un projet intitulé Ophelia’s Room en écho à Hamlet. Ici, c’est donc Mélisande qui est au cœur de sa lecture : Katie Mitchell prend son parti, celui d’une femme en quête de liberté, et déroule l’intrigue de son point de vue, comme un rêve que ferait la jeune femme au soir même de ses noces. Cette année, la présence en fosse d’une cheffe rend plus évident encore l’aspect féministe de cette proposition – évident à percevoir, tout comme évident à concevoir.
L’ART SCÉNIQUE EN MAJESTÉ
Pour servir le rêve de Mélisande, la production de Katie Mitchell exige une scénographie d’une haute virtuosité technique, bien que masquée derrière la fluidité de sa réalisation et son bluffant effet onirique. Organisé en compartiments répartis sur plusieurs niveaux, le décor de Lizzie Clachan paraît modifiable à l’envi, par la magie d’une régie millimétrée et des lumières de James Farncombe. Comme dans un songe, un personnage peut quitter une pièce pour croire entrer dans une autre, et se retrouver projeté dans un lieu inattendu. Le spectateur entre en quelque sorte dans l’espace mental de Mélisande, mouvant et irrigué de son propre mystère, ainsi que du malaise qui sourd du royaume d’Allemonde. D’une modernité sans ambiguïté, mais parfois ombrée de rusticité ou envahis par la nature, les détails du décor et des accessoires, comme les costumes de Chloe Lamford, ajoutent un troublant réalisme à ce voyage dans les méandres de l’inconscient.


