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AIX EN PROVENCE : La production du Ritorno d’Ulisse in pa…

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Floriane Dumont
26 Jan 2024

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AIX EN PROVENCE : La production du Ritorno d’Ulisse in patria, au Festival d’Aix-en-Provence

De ce monde qui nous stupéfie chaque jour davantage, l’opéra ne nous divertit pas plus qu’il ne l’imite platement.

Il le raccorde aux temps immémoriaux et aux passions premières, dont il livre le spectacle brûlant avec ses moyens inimitables. L’Atride Iphigénie passant de victime à bourreau, l’élu Samson que sa force isole jusqu’au carnage, Butterfly vulnérable et obstinée à en mourir : l’édition 2024 est peuplée de ces destinées exemplairement ambivalentes. La violence, la folie, la destruction se déchaînent ; mais la fidélité, la volonté, la lutte pour la justice et l’émancipation leur font face. Voici l’humaine fragilité, résistant à sa propre barbarie à travers le plus sublime et pathétique des langages. Chaque édition du Festival possède une identité propre.

Deux dominantes donnent à celle-ci sa tonalité : française, elle fait entendre sa prosodie raffinée du Samson d’après Rameau au Pelléas et Mélisande de Debussy en passant par les Iphigénie de Gluck ; baroque, elle tend son arc chatoyant d’Il ritorno d’Ulisse in patria de Monteverdi à La clemenza di Tito de Mozart – s’enlaçant ainsi autour de la trinité qui domine l’opéra du XVIII e siècle et jette les bases de la modernité : Rameau, Gluck et Mozart. Elle célèbre également Puccini, dont on fête le centenaire de la disparition ; et le théâtre musical, avec un fascinant diptyque formé de Eight Songs for a Mad King de Peter Maxwell Davies et des Kafka-Fragmente de György Kurtág, mais aussi The Great Yes, The Great No, création du génial William Kentridge présentée à LUMA Arles.

IL RITORNO D’ULISSE IN PATRIA

UN CYCLE MONTEVERDI

Présentée au Théâtre du Jeu de Paume, la production du Ritorno d’Ulisse in patria (1640) clôt un cycle Monteverdi amorcé au Festival d’Aix-en-Provence il y a trois ans. Première étape : en 2021, le spectacle Combattimento. La Théorie du cygne noir mêlait plusieurs pièces de Monteverdi, Cavalli et Rossi autour du Combattimento di Tancredi e Clorinda. Puis un an plus tard, L’incoronazione di Poppea et Orfeo étaient dirigés par Leonardo García Alarcón à la tête de sa Cappella Mediterranea. Ils reviennent cette année pour ce Ritorno.

UN RITORNO PLUS HUMAIN

Metteur en scène de ce Ritorno, Pierre Audi l’avait monté une première fois à l’Opéra d’Amsterdam, en 1990. Déjà, il optait pour une version resserrée de l’ouvrage, restructuré en deux actes et mettant au premier plan les protagonistes humains et l’intensité shakespearienne de leurs relations. Exeunt, donc, les chœurs (qu’ils soient Marins, Phéaciens ou Esprits célestes), et surtout les dieux (Jupiter, Neptune, Junon) – à l’exception de Minerve, dont le rôle est indispensable à l’action. Focus en revanche sur les mortels et leur « humaine fragilité » – c’est d’ailleurs le nom de l’un des personnages allégoriques du Prologue originel. Pour incarner le couple mythologique, la distribution réunit le baryton John Brancy dans le rôle-titre, un an tout juste après sa création des rôles de l’Artisan et du Collectionneur dans Picture a day like this, et la mezzo-soprano Deepa Johnny (Pénélope), qui était l’une des interprètes de The Faggots and Their Friends Between Revolutions lors du même été.

UN ANTI-COURONNEMENT DE POPPÉE

À Venise, en 1642, L’incoronazione di Poppea déploiera les charmes sonores de l’amour sensuel, porté par les âmes vénéneuses du tyran Néron et de sa maîtresse, l’ambitieuse Poppée. Deux ans plus tôt, dans la même Sérénissime, Il ritorno d’Ulisse in patria célébrait au contraire la fidélité conjugale et la vertu morale – celles du couple « indestructible » et irréprochable formé par Ulysse et Pénélope. Inspiré de l’antique Odyssée d’Homère, le livret de Giacomo Badoaro s’ouvre en effet sur l’attente patiente de Pénélope qui, dix ans après la fin de la guerre de Troie, n’en finit pas d’espérer le retour de son époux, roi d’Ithaque. Malgré les avances appuyées des multiples prétendants au trône, pressés de considérer Ulysse mort, elle lui reste fidèle. Finalement parvenu à Ithaque, Ulysse gagne son palais déguisé en mendiant grâce au concours de la déesse Minerve. Seul à parvenir à bander l’arc du roi lors d’un concours dont il sort victorieux, il tue ses rivaux déloyaux, retrouve sa femme et recouvre son trône. Selon les canons propres à l’opéra vénitien, cette intrigue principale est agrémentée de scènes secondaires parfois comiques (notamment avec le personnage d’Iro) et placée sous l’égide de figures allégoriques (la Fortune, le Temps, l’Humaine Fragilité) qui la haussent au statut de leçon universelle