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PARIS : Manière et manière de servir à droite [LetttrInfo 25-XI]
Tout a été dit, ou presque, de la campagne médiatique qui a monopolisé tout, ou presque, de l’agenda politique début mai : de l’enquête journalistique à charge contre Jean-Luc Mélenchon, la France insoumise, ses cadres ; et de l’ampleur de la charge de tous les médias, ou presque, contre Jean-Luc Mélenchon, LFI, ses cadres.
Dans une mise en scène parfaitement rodée, journalistes et leaders politiques se sont renvoyé le mot “meute” comme une balle de tennis de table entre les plus mauvais joueurs de chaque équipe.
Un détail est toutefois passé sous les radars de cette opération remarquablement coordonnée. S’il a bien été mentionné que la campagne était fondée sur un livre écrit par deux journalistes de tels et tels médias, la maison qui l’a édité a laissé les contradicteurs totalement indifférents. Ainsi donc que son rôle dans cette splendide battue politico-médiatique.
Alors que le lancement de La Meute n’avait pas commencé depuis vingt-quatre heures, Acrimed en chiffrait déjà la rythmique et l’ampleur. Quelles que soient les preuves et les conclusions du livre à charge, on doit qualifier la chorégraphie de sa parution de dernier acte (en attendant le suivant) de la bataille des médias contre la gauche. Mais ici aussi, le grand absent reste l’édition. On constatera que ce n’est pas la première fois. On répondra que c’est d’autant plus remarquable.
Voilà sans doute le non-dit le plus lourd de l’analyse des médias. Il est courant de tenir une information publique fiable et de qualité comme indispensable au bon fonctionnement d’un régime démocratique. Cette exigence est bien brandie par tous les chevaliers de la liberté d’expression médiatique. Mais tous s’arrêtent aux portes de l’édition. Pourtant, on le sait bien, presque rien, au monde, n’existe sans commencer par un livre…
Non seulement ce n’est donc pas la première fois que l’édition est absente de l’analyse de son rôle dans la reproduction de l’ordre social, mais on doit même constater que cette absence est la règle. Y compris lorsqu’est fécond le “ventre éditorial d’où sort la bête immonde”…
De la famille Le Pen, personne ne connaît l’éditeur des mémoires du père, pas plus que celui des deux livres de la fille. Il est vrai que ces deux enseignes semblent avoir été créées sur mesure pour ces auteurs. Dans ce panorama incomplet des divas d’extrême droite, citons l’intellectuel le plus coté de la famille, Alain de Benoist, dont l’essentiel de la production paraît discrètement dans des officines plus ou moins confidentielles ou éphémères. Mais personne n’a levé un sourcil lorsqu’une maison séculaire comme Albin Michel a publié cinq titres d’Éric Zemmour entre 2012 et 2018. Et aucun observateur ne semble avoir rien déduit de fâcheux des vingt titres de Philippe de Villiers parus chez ce même éditeur entre 1989 et 2021. Aucun reproche non plus à Fayard lorsqu’en 2019 et en 2021 cette marque de Hachette (avant le rachat par Vincent Bolloré) édite le baron vendéen.
L’indifférence de bon ton des commentateurs de la vie politique et culturelle à l’identité éditoriale des livres qui nourrissent les médias commence à reculer à l’automne 2022, après un coup d’éclat de Vincent Bolloré, dont le groupe multimédia Vivendi a racheté le groupe éditorial Editis depuis quatre ans : la censure d’un auteur par l’un des (nombreux) employés de l’une de ses (multiples) marques. Un si petit recul toutefois que même le fer de lance de l’attaque contre le magnat des médias, #StopBollore, ignore toujours l’édition. Un choix qu’on peut difficilement reprocher aux animateurs : leurs porte-paroles, d’Arié Alimi à Edwy Plenel, comme la plupart des auteurs et autrices membres de ce collectif, sont publiés chez une marque ou une autre d’Editis, sinon d’un des trois autres plus gros groupes éditoriaux.
Tout change brutalement en 2024 avec le rachat de Hachette par Vivendi : il est désormais intolérable, pour toute la gauche intellectuelle et la militance antifasciste, que les ténors de la “fachosphère” y soient édités. Tollé quand “Bolloré” fait diffuser le livre de campagne du fondateur de Reconquête. Appel à la censure quand “Bolloré” fait éditer chez Fayard le leader du Rassemblement national. Désapprobation de la parution dans la même marque des livres de Philippe de Villiers et d’Alain de Benoist — ce dernier préfacé par Michel Onfray.
Mais pas un mot sur le fait que les œuvres de ces auteurs (lorsqu’ils en ont une) soient déjà, depuis plus ou moins longtemps, disponibles (parfois) chez ce groupe éditorial, et silence total sur le fait que ces auteurs soient aussi édités dans d’autres. La prose de droite plus ou moins extrême ne serait-elle nuisible qu’éditée par “Bolloré” ?
On signale bien que les Presses universitaires de France (PUF) — marque du groupe Humensis et propriété depuis l’automne 2024 d’Albin Michel — a annulé puis reprogrammé, au cours du printemps 2025, l’édition d’un livre contre le “wokisme” accusé de faire en France le lit de la contre-révolution trumpienne. Mais on ne fait pas le lien avec les auteurs édités chez Albin Michel, de Villiers à Zemmour, dont la publication par “Bolloré” a pourtant bruissé dans toutes les salles de rédaction parisiennes. Comme on ignore complètement la récupération par Albin Michel des deux opuscules que le nouveau président des Républicains et très droitier ministre de l’Intérieur macronien Bruno Retailleau a publié, en 2019 et 2021, aux éditions de l’Observatoire (Humensis).
De même, en février 2025, la dernière saillie de Michel Onfray contre la gauche radicale parue chez Plon — marque du groupe Editis (revendu en 2024 par le milliardaire breton Vincent Bolloré au milliardaire tchèque Daniel Kretinsky) — n’a pas ému grand monde. Y compris parmi les journalistes et universitaires persuadés d’être de gauche qui publient chez La Découverte, marque du même groupe éditorial Editis. Pourtant, la production de ces universitaires et journalistes est placée par le préfacier d’Alain de Benoist aux “origines françaises de l’islamogauchisme” dont il a fait de la dénonciation sa nouvelle croisade.
On le voit, l’édition propose plusieurs manières de servir ouvertement la droite. De la franchise plus ou moins bestiale et brutale aux soutiens plus ou moins cuistres et ouatés. Comme par exemple Flammarion et les auteurs qui ont sonné l’hallali contre les chefferies de La France insoumise. Depuis 2012, Flammarion compte parmi la quarantaine de marques absorbées par la holding Madrigall, quatrième groupe éditorial français, propriété d’Antoine Gallimard, 375e fortune française et ayant hérité de la maison éponyme…
Sur ces thèmes, lire en ligne :
— “Les médias, toujours contre la gauche”, Pauline Perrenot, Antichambre, 17 avril 2025 ;
— “Ce que ‘Bolloré’ fait au livre, aux éditeurs et aux auteurs”, Thierry Discepolo, Contrebande-Le Monde diplomatique, 9 mai 2025.

