SAINT TROPEZ : « Henri », une nouvelle de Sylvie Bourgeois…
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SAINT TROPEZ : « Henri », une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel
L’écriture est, pour Sylvie Bourgeois Harel, une histoire de souffle.
« Un souffle long pour un roman, un souffle court pour une nouvelle. Comme lorsque je cours, un souffle long pour un footing d’une heure, un souffle court pour une course rapide sur quatre-cents mètres. J’aime alterner l’écriture de romans et de nouvelles. Aujourd’hui, je vous offre à lire Henri, qui fait partie des 34 nouvelles de mon recueil Brèves enfances, paru aux Éditions Au diable vauvert.
“Mon papa, je le vois une heure par an, quand il va au Festival de Cannes pour s’occuper de stars de cinéma. Je le retrouve dans un jardin public, celui qui est derrière l’hôtel Negresco. Pendant ce temps, ma grand-mère m’attend. Pas longtemps. Je le vois aussi parfois en photo dans Paris-Match, mais jamais en entier, en général je ne vois que le bout de son nez comme s’il avait fait des acrobaties pour se retrouver à tout prix sur la photo alors qu’on voit bien que le sujet ce n’est pas lui, mais plutôt une actrice très connue ou même un comédien que l’on voit à la télé.
Ma grand-mère qui me fait office de papa et aussi de maman m’a expliqué que dans le cinéma, l’amour n’existe pas et que les gens, ils sont souvent obligés de faire des pieds et des mains pour avoir leur place sur la photo car c’est un métier qui les rend fous, à force de trop fréquenter des vedettes, ça les fait croire important. Alors que dans leur vraie vie, ils deviennent très vite tristes dès qu’ils ne sentent plus briller sur eux la lumière des célébrités, et après ils ne font qu’embêter leur famille à leur reprocher de ne pas être des stars pour que leurs journées, elles soient plus rigolotes.
C’est pour ça que mon papa, il ne m’aime pas. Parce que je ne suis qu’un petit garçon de huit ans, et il ne trouve pas ça très marrant. Il préférerait certainement que je sois un grand artiste de music-hall surdoué pour mon jeune âge à jouer déjà des claquettes, comme ça il serait fier de me promener partout dans les boutiques où les gens me demanderaient des autographes. Mais comme ma vie, c’est plutôt de jouer avec mon cousin et ma cousine, ça l’ennuie.
Avec ma grand-mère, de toute façon, on s’en fiche complètement d’être deux abandonnés. Elle, c’est son mari qui est parti. Et même qu’on est très contents que ceux qui sont censés nous aimer soit par monts et par vaux, comme ça on n’a que nous deux à s’occuper. Et on s’occupe très bien de nous deux. Ma grand-mère, je l’aime beaucoup. Je l’adore même. C’est une grand-mère enfant, dans le sens où elle rit tout le temps. C’est comme si elle avait mon âge, sauf qu’elle a le droit d’aller toute seule en ville, alors que moi, pas encore. Mais elle m’y emmène souvent. Elle est très fière de me tenir par la main. C’est bien simple, elle dit à tous les commerçants que je suis le plus joli petit garçon de Nice. Ma grand-mère, c’est la maman de ma maman, et ma maman, je ne la vois pas souvent non plus car elle était trop jeune quand je suis né pour porter ma responsabilité.
Mais là maintenant c’est bien car elle a trouvé un nouveau mari et même qu’à la fin de la semaine je vais prendre le train pour aller la retrouver et vivre avec elle à Montpellier. Au téléphone, elle m’a dit mon chéri, on va enfin habiter ensemble. Et ça m’a fait très plaisir presque à en pleurer, mais je me suis retenu, je ne voulais pas montrer que j’étais content à ma grand-mère qui sera bientôt triste de ne plus pouvoir me faire à manger ou m’acheter des beaux habits. Car ma grand-mère, plusieurs fois, je l’ai entendu dire à ses copines, en cachette, sans savoir que j’étais là, que c’était pitié pour un petit d’être sans ses parents, mais qu’en même temps, j’étais un cadeau des dieux tellement c’était merveilleux de pouvoir s’occuper d’un enfant quand on a 60 ans et suffisamment d’argent.
Il a été décidé que je prendrai le train avec ma tante Mimi qui doit rendre visite à sa fille qui habite près de Montpellier, mais un peu plus loin sur la voie ferrée. Je me suis dit qu’il y avait certainement dans cette région un nid de maris pour les filles de notre famille, sinon je ne vois pas la raison qu’elles aillent toutes à Montpellier.
Quand on est arrivés, ma maman m’attendait sur le quai de la gare et j’ai couru très vite pour me jeter dans ses bras et la serrer fort contre mon cœur, car même si je ne la vois pas souvent, c’est quand même ma maman et je l’aime. Enfin je crois. Elle m’a amené dans sa nouvelle maison où elle m’a présenté Roger qui allait être mon futur beau-papa, il a dit comme ça. Puis on a déjeuné. C’était bon. Mais j’ai quand même demandé à téléphoner à ma grand-mère qui devait se faire du souci de me savoir pas en face d’elle comme tous les midis depuis que je suis né. Je l’ai sentie faire exprès d’être gaie, mais j’ai entendu des sanglots qu’elle cachait dans sa voix, alors je lui ai dit de ne pas s’inquiéter, que c’était juste la normalité qui s’installait entre nous, qu’un petit garçon, ça devait vivre avec sa maman, surtout quand il était encore un enfant, mais que promis, je viendrai la voir souvent et qu’elle pourrait aussi venir dormir ici, la maison semblait suffisamment grande, même si je n’avais pas encore vu ma chambre, ni accrocher les beaux habits qu’elle m’avait achetés dans un placard ainsi qu’elle me l’avait appris.
Ma maman m’a promené ensuite dans un jardin public, mais il n’y a pas encore entre nous la même intimité qu’avec ma grand-mère où l’on se dit tout et même parfois des grosses bêtises juste pour nous faire rire. Et après ma grand-mère, elle devient toute rouge et elle m’embrasse en me serrant fort contre son cœur que je suis si gentil.
Quand on est rentrés, Roger nous a demandé de nous dépêcher, la route était longue quand même avant d’arriver. Ma maman ne m’a pas regardé quand je lui ai posé la question de notre destination. Elle a juste dit à Roger de prendre le bagage du petit, ce à quoi, il a répondu qu’il était déjà dans le coffre de la voiture, et qu’il n’attendait que nous pour partir. Puis il m’a souri. C’était la première fois de la journée que je le voyais sourire.
— Vous me ramenez chez grand-mère ? j’ai dit en riant. On part déjà en vacances ? Super ! Où ? Aux Etats-Unis ?
Mais ils n’ont pas ri. Je me suis alors allé m’asseoir à l’arrière de leur Renault, ma maman devant, mais pas au volant. Pendant le trajet, j’ai regardé le paysage qui s’avançait dans la campagne, surtout des vignes, partout. Puis on a tourné après un village dans un grand parc où, au bout, il y avait comme le château de La Belle au bois dormant que je ne lis plus car c’est un livre pour les filles, mais que j’aimais bien quand même quand ma grand-mère me le lisait au lit quand j’étais encore petit.
On s’est garés. Plein d’enfants ont couru pour venir me regarder comme si j’étais le pape que l’on ne voit jamais si ce n’est à la télévision.
— C’est quoi ? On est où ? j’ai demandé.
Mais encore une fois, je n’ai eu que leur silence comme réponse. J’ai essayé de m’énerver et de faire un de mes caprices qui fonctionne si bien avec ma grand-mère, mais ma maman m’a saisi la main qu’elle avait bien froide. On a monté un grand escalier de pierres pendant que Roger sortait ma valise. J’ai eu envie de pleurer. Je vivais les mêmes images que j’avais déjà vues dans un vieux film au cinéma. Mais je n’en ai pas eu le temps car un long monsieur est arrivé et m’a fixé droit dans les yeux en me souhaitant bienvenue dans son pensionnat. Ma vie s’est écroulée.
On est entrés dans le bureau du monsieur long. Ma maman m’a embrassé. Roger m’a serré l’épaule et m’a dit que j’allais me faire plein de camarades ici. J’ai failli lui répondre que des amis, ce n’était pas ce qui me manquait à Nice, j’avais Benoit, Anatole, Charles et ma grand-mère, je n’avais donc pas besoin des siens de sa région qui pue le vin avec toutes ses vignes, mais j’ai préféré l’ignorer. C’était mieux ainsi. Je venais surtout de comprendre que je n’étais, pour lui, rien d’autre qu’une vieille chaussette qu’on peut abandonner n’importe où, histoire de pouvoir continuer d’embrasser ma maman à sa guise, et même de lui glisser une main entre les jambes comme il l’a fait pendant tout le déjeuner, comme s’il croyait que je n’avais rien vu.
Ma maman ne parlait pas. Finalement, une maman, ça ne sert à rien, j’ai réfléchi, à part de rêver souvent à elle et d’imaginer combien ce serait bien si elle me coiffait les cheveux chaque matin avant que j’aille à l’école, en me déposant un baiser sur le front. Je suis un idiot, j’ai pensé dans ma tête, car chaque fois que je pleure, c’est toujours ma maman que j’appelle dans mes sanglots en croyant qu’elle seule peut me sauver. Autant appeler le bon Dieu, je me suis dit. Le bon Dieu, il a fallu le prier quand nous sommes passés à table. C’était dégoûtant leur nourriture.
Quand je me suis couché sur mon lit en fer, rangé et aligné, dans ce long dortoir qui allait dorénavant me faire office de maison, j’ai eu peur. Peur que ma vie, ça veut dire à présent être tout seul. J’ai eu peur aussi que ma grand-mère meurt sans que j’aie le temps de lui dire combien elle me manque déjà. C’est la première fois que j’ai pensé à ça, même si je me moquais souvent de son grand âge, je n’avais jamais imaginé qu’elle puisse un jour mourir pour de vrai, pour toujours. Ca m’a fait froid. Froid à en crier. Froid à vouloir me réfugier dans l’odeur de ses baisers un peu fanés. Froid à ne pas oser regarder les ombres flotter devant mes yeux. C’était les garçons de l’institution qui ont déjà l’habitude de vivre dans le noir de la nuit à se promener partout entre les lits sans que le surveillant ne les entende.
Ils étaient venus m’embêter parce que je suis le dernier arrivé. Le petit nouveau. Ils n’ont pas arrêté de me chahuter, mais leurs pincements et leurs moqueries, ce n’était rien comparé aux fantômes et aux démons qui dansaient dans ma tête. Du coup, ils se sont lassés de mon immobilité et ils sont repartis se coucher. Je me suis retrouvé enfin seul dans mon chagrin. Moi qui ai toujours cru que je descendais d’un cavalier noir sans peur et sans reproche, je me suis mis à trembler. J’ai regretté d’être né d’un papa dans le cinéma et d’une maman trop jeune.
Soudain, je me suis réveillé. Je me suis réveillé car j’étais mouillé. J’étais mouillé et ça sentait mauvais. Bouah ! Très mauvais même. J’ai soulevé mon drap. Et là, j’ai compris que j’étais encore trop petit pour affronter ma nouvelle réalité. Tout était parti. Tout. C’était dégoutant. J’avais tout évacué, ma douleur, ma colère, ma peur, mes regrets, ma mère, mon père, ils étaient tous sortis de mon univers. Pourtant j’avais toujours été un petit garçon bien propre. Je me suis alors levé. J’ai retiré mes draps et je suis allé les laver car je voulais que personne ne connaisse mon intimité si martyrisée. J’étais mouillé et sale. J’ai eu honte. Terriblement honte. Honte d’aimer autant ma maman ».
Sylvie Bourgeois Harel.
Vous pouvez écouter sa petite Marcelline l’Aubergine sur sa chaîne YouTube au sujet de son recueil de nouvelles Brèves enfances : https://youtu.be/Q1qGupMd4cw?si=gvq86Yq8ZYMq2u40


