Skip to main content

PARIS : Sarah Knafo : « Mon hommage à Marie-France Garaud…

Print Friendly, PDF & Email

Partager :

PARIS : Sarah Knafo : « Mon hommage à Marie-France Garaud, Grande Dame de la Vème République »

Sarah Knafo vous livre son hommage à Marie-France Garaud, la femme la plus importante, selon elle, de la Ve République.

Vous le trouverez sur le site du Figaro et in extenso ci-dessous.

« J’ai eu la chance de connaître Marie-France Garaud. Je suis une anecdote dans la vie de cette grande dame, mais j’aurais aimé lui dire au revoir et merci. Je le fais ici ».

Sarah Knafo.

C’est sans doute la femme la plus importante de la Ve République qui nous quitte. À 30 ans, on trouve Marie-France Garaud aux côtés de Jean Foyer, Garde des Sceaux du Général de Gaulle. On la retrouve à l’Elysée, sentinelle de l’esprit gaullien auprès de Georges Pompidou. On la retrouve encore en grande ordonnatrice du RPR de Jacques Chirac. On la retrouve enfin inspiratrice du combat souverainiste depuis le «Non» à Maastricht.

J’ai eu la chance de connaître Marie-France Garaud. Elle avait 80 ans, j’en avais 20. J’étais étudiante à Sciences Po et, un jour du printemps 2015, je l’ai appelée pour l’inviter devant notre petite association. «Alors ça existe ? Des jeunes qui pensent encore à la France ?». Oui, Madame, ça existe. Elle est venue. Devant une salle comble, elle a tenu pendant trois heures une conférence brillante, ciselée, magistrale. Elle s’est moquée des questions et du thème de la conférence. Elle a parlé de ce dont elle voulait parler. De son dégoût des politiciens, de la chute du niveau par rapport au monde de géants qu’elle avait connus, conseillés, façonnés même.

À la fin de la conférence, elle m’a demandé si je pouvais marcher avec elle jusqu’à son domicile. «Venez prendre un thé à la maison, dimanche». Et me voici, quai Anatole France, heureuse et intimidée dans ce salon où tant d’autres avant moi ont patienté, écouté, travaillé : Charles Pasqua, Philippe Séguin, Philippe de Villiers, Henri Guaino, Éric Zemmour, aussi. J’ai appris depuis que tous ces hommes à la réputation de «grands machos» avaient été aussi intimidés que je le fus devant cette dame au strict chignon.

Par la fenêtre, on voit la Seine et la Concorde. Nous sommes dans un grand salon du XIXe siècle. Lui fait face un tout petit bureau, minuscule et encombré, dans lequel elle a travaillé toute sa vie, presque jusqu’à la fin. Elle ne porte pas son habituel tailleur Chanel, mais un col roulé clair. Chignon impeccable. Parfum distingué. Je suis bien chez Marie-France Garaud.

On ne peut pas vraiment dire qu’elle mette à l’aise au premier regard… Dans la pensée comme dans l’action, il y a en elle un classicisme aux antipodes de la fausse sympathie à la mode américaine. Elle aurait pu vivre au XVIIe siècle.

Elle me demande de lui expliquer pourquoi les «vieilles idées» qu’elle a défendues, la souveraineté, l’indépendance de la France, reprennent soudain des couleurs au sein d’une certaine jeunesse. J’essaie de dire quelque chose d’intéressant… Tout lui a donné raison. Elle se demande si ma génération la connaît encore.

Elle me raconte ses relations avec Jean Foyer, Georges Pompidou, Pierre Juillet. Je lui demande s’ils se sont aimés avec Chirac ? Elle pointe un doigt menaçant vers moi : «Ah non, Sarah, ne m’insultez pas. Pas Chirac !». Et elle donne l’impression de gronder sa petite-fille.

Je suis au spectacle. Elle me réinterprète ses classiques : «Mitterrand a détruit la Ve République par orgueil. Giscard par vanité. Et Chirac, par inadvertance».

Elle en impose. Elle a cette manière très personnelle d’être à la fois glaçante et malicieuse. Elle tue en une phrase, mais elle a un sourire au fond des yeux. C’est un mélange de Comtesse de Boigne et du Diable s’habille en Prada.

Nous nous reverrons encore et encore. Des dimanches, quai Anatole France, pour «prendre le thé». Il y aura ses petits-enfants, parfois. Elle réclame leurs livres scolaires : «Vous vous rendez compte Sarah ? Il y a plus d’images que de mots dans ces machins !». Je ris. Elle me demande : «Sérieusement, vous avez déjà appris quelque chose à l’école, vous ?».

J’ai beaucoup appris auprès d’elle. Elle a contribué à mon éducation politique et intellectuelle. Je lui enverrai mes manuscrits, et même mes copies de droit public, qu’elle corrigera avec bien plus de sévérité que mes professeurs !

Altière, cassante, égale des grands hommes, elle reste une femme. Et quelle femme ! Une femme libre, une femme de caractère. Conseillère de l’ombre, elle a refusé les postes de ministres et d’ambassadeur. Elle est devenue magistrate à la Cour des comptes. Elle m’a incitée à prendre la même voie et je l’ai écoutée. Elle reviendra en politique justement comme troisième sur la liste de Pasqua et Villiers aux élections européennes et sera élue. Je ne pourrai jamais lui raconter la suite de l’histoire.

Elle s’est présentée en 1981 à l’élection présidentielle, pour une authentique candidature de témoignage – comme Michel Debré, candidat la même année, on l’oublie, et qui obtiendra le même score qu’elle. Quand on pense à ces deux monuments de la Ve à moins de 2 % ! Lorsqu’on lui demande, quelques semaines avant l’élection, si elle va arrêter cette course perdue d’avance, elle répond, impérieuse : «Je ne pense pas qu’on ait jamais vu l’exigence se retirer devant la facilité».

Cette femme, qui était toute exigence et intransigeance, a dû rester forte et digne jusqu’à son dernier souffle. Je suis une anecdote dans la vie de cette grande dame, mais j’aurais tant aimé lui dire au revoir et merci. Je le fais ici.

Adieu, Madame.