
PARIS : Où en est la droite ? L’Italie
Dans l’histoire de l’Italie républicaine, c’est seulement depuis 1994 que l’on fait référence à une droite politique et partisane qui s’oppose à la gauche.
Pour retrouver cette distinction explicite entre une droite et une gauche, vues comme deux forces politiques en compétition, il faut remonter aux années 1861-1876, c’est-à-dire aux quinze premières années du Royaume d’Italie. La Destra Storica (Droite historique), représentée par le parti libéral, modéré – expression des aspirations et des intérêts d’une classe bourgeoise à l’époque marquée par une certaine hétérogénéité –, achève alors la construction d’une Italie unie et reposant sur le modèle de la monarchie représentative. Lui fait face au Parlement la Sinistra Storica (Gauche historique). Toutefois, ni l’un ni l’autre de ces mouvements ne prend jamais la forme de réel parti organisé; ils restent de simples rassemblements parlementaires (C. Ghisalberti, 1983). Plus qu’une réelle alternance, la défaite de la droite et l’arrivée au pouvoir de la Gauche ouvre la longue phase dite du «transformisme», où droite et gauche se confondent souvent au sein de la majorité parlementaire. La politique de Giovanni Giolitti illustre ainsi cette confusion. Selon l’historien Giampiero Carocci (2002, p. viii-ix), ce mélange entre éléments de droite et de gauche se retrouve au sein même de sa politique :
«Surtout entre 1903 et 1909 [il] mena sa politique traditionnelle de gauche, d’élargissement des bases sociales de l’État, en utilisant des instruments de droite, à savoir les tendances conservatrices, en général dominantes au sein de sa majorité de gouvernement, et la bureaucratie, conservatrice presque par définition.» Quoi qu’il en soit, durant cette phase de l’Italie libérale – c’est-à-dire du système politique antérieur à l’avènement du fascisme –, un parti conservateur réel, capable de prendre la tête de l’État, ne réussit jamais à émerger. De toute évidence, l’hostilité de l’Église à l’égard du nouvel État italien, au moins jusqu’aux premières années du xxe siècle, n’est pas étrangère à ce phénomène.
La période de l’après 1945, qui voit l’instauration de la République, reste fortement marquée par le souvenir de l’expérience fasciste, ce qui conduit à assimiler droite et fascisme. À partir de 1948, année de l’approbation de la Constitution et des premières élections législatives, le système politique italien est dominé par le centre, représenté par la Démocratie chrétienne, formation d’inspiration catholique, s’alliant, au gré des rendez-vous électoraux, avec divers petits partis. Après la nette défaite de l’Uomo Qualunque (l’Homme quelconque, un mouvement comparable au parti poujadiste en France) aux élections législatives de 1948 et sa disparition, les deux principaux représentants de la droite sont le Mouvement social italien (MSI), d’inspiration fasciste, et le Parti monarchique. Mais l’instauration de la République et l’approbation de la Constitution, qui prévoit que la forme républicaine de l’État ne peut faire l’objet d’une révision constitutionnelle, rendent ce dernier relativement anachronique, et il disparaît quelques années plus tard. (G. Mammarella 1993, p. 177)
Il faut également mentionner le petit Parti libéral italien (PLI), qui obtient des résultats relativement stables, autour de 4% à 5% des voix. En 1954, l’élection de Giovanni Malagodi au poste de secrétaire marque le renforcement de son aile la plus conservatrice, liée aux intérêts industriels et agraires, de laquelle se détachent, en 1955, les représentants d’un courant plus progressiste. Ces derniers donnent naissance au Parti radical (ibid, p. 215). Le PLI a toujours affiché des positions plutôt conservatrices, notamment sur le plan économique, cela ne l’empêchant pas, cependant, de promouvoir la laïcité et la défense des droits civiques. Toutefois, il faut souligner que le libéralisme, et plus particulièrement la conception libérale de l’État et des institutions, ont toujours constitué des tendances relativement marginales en Italie. Ce courant de pensée s’est trouvé à la fois pris en étau entre les deux doctrines – catholique et communiste –, et conditionné par l’idéalisme hégélien, introduit en Italie par Giovanni Gentile et le philosophe «libéral» Benedetto Croce. Un idéalisme qui a marginalisé des intellectuels de grande valeur, représentants d’une pensée empirique et anti-idéaliste, tels que le constitutionnaliste libéral Giuseppe Maranini. (A. Panebianco, 1995, p. ii)
Jusqu’à la crise du début des années 1990, la compétition politique se joue entre un centre inamovible – pour des raisons liées à la fois aux caractéristiques du système politique et à la position géopolitique de l’Italie –, et un parti communiste qui, bien que condamné à rester dans l’opposition, est devenu, depuis la fin des années 1960, dans une nouvelle version de la vieille politique transformiste, un interlocuteur politique de poids. Ce n’est qu’à partir des années 1990 que le paysage politique prend une physionomie radicalement nouvelle. Comme nous le verrons, au vide crée par la crise – en particulier du point de vue de l’offre politique de tendance modérée –, répond l’initiative politique de l’entrepreneur et magnat de la télévision Silvio Berlusconi. Celui-ci réussit à construire une nouvelle alliance entre le Mouvement social en cours de transformation, le parti territorial d’Umberto Bossi (Ligue lombarde, puis Ligue du Nord), qui prend alors son essor, et le nouveau parti qu’il crée en 1993, Forza Italia. Cette nouvelle alliance se positionne à droite sur l’échiquier politique, en opposition à la gauche : pour la première fois depuis la chute du régime fasciste, l’idée d’une droite politique redevient tangible.
SOURCE : Fondation pour l’innovation politique – La Newsletter du 29 février 2024


