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PARIS : Organiser le pouvoir ouvrier

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Floriane Dumont
21 Avr 2024

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PARIS : Organiser le pouvoir ouvrier

Plus d’un demi-siècle après les faits, l’extrême gauche italienne demeure un sujet clivant… 

Les journaux italiens de cette année 2023 sont révélateurs : si Mario Tronti, mort le 7 août, est salué de manière unanime comme le “père” du marxisme opéraïste, le militantisme d’Antonio (Toni) Negri divise encore profondément. À sa mort, le 16 décembre 2023, l’épithète qui revient sans cesse est celui de cattivo maestro le “mauvais maître”, coupable, selon le substitut du procureur et une bonne partie de la presse, d’avoir poussé une génération entière dans la violence politique. Le 16 décembre, de l’autre côté de la barricade, d’autres voix rendent hommage à l’attivo maestro, le “maître actif”, le philosophe-militant qui a toujours pensé la théorie de manière active et engagée comme instrument pour transformer le monde.

En Italie, les années 1970 sont donc un passé qui ne passe vraiment pas. Et l’opéraïsme semble indissolublement lié à une période, souvent réduite à la triste formule d’“années de plomb”. Si cette époque est globalement fantasmée en France, notamment par les (ex-)soixante-huitards qui voyaient dans l’Italie l’un des phares du panorama contestataire occidental, elle renvoie, dans l’imaginaire collectif italien, à une décennie obscurcie par le plomb.

Un plomb qui n’est pas seulement celui des gambizzazioni (“jambisation”, coups de feu visant les jambes) et assassinats politiques des groupes armés d’extrême gauche, mais aussi celui des bombes de l’extrême droite – bien que les actes de violence soient parfois tous mis dans le même panier.

Car la confusion demeure, alimentée par une méconnaissance profonde de cette période mais aussi la persistance de clivages idéologiques hérités de la guerre froide qui gomment complètement la richesse culturelle, sociale et politique alors produite.

Ce livre raconte une autre histoire des années 1960 et 1970 italiennes. L’angle choisi est celui de l’opéraïsme, ce courant théorique et politique né dans les replis critiques du mouvement ouvrier pour analyser, à partir et parfois au-delà de Marx, les transformations des usines du “miracle” économique de la péninsule. À l’époque, la catégorie “opéraïsme” – de l’italien operaio (ouvrier) – n’existait pas pour désigner ce courant de pensée.

Ce terme, à l’instar de celui d’“ouvriérisme” en français, était principalement porteur de connotations négatives, désignant la tendance réductionniste à valoriser la classe ouvrière comme seul sujet révolutionnaire et, par conséquent, les luttes d’usines comme seul terrain de la lutte des classes. L’opéraïsme avait ainsi surtout une valeur polémique, au même titre que d’autres -ismes utilisés contre ces militants ou dans les polémiques internes aux groupes, comme “économicisme”, “anarcho-syndicalisme” ou “usinisme”.

C’est dans les dernières années de la décennie 1970 que le terme indique les expériences politiques des groupes d’intellectuels et de militants issus du laboratoire des Quaderni rossi. Cette revue, née en 1960, a posé les bases de l’opéraïsme italien : on y trouve notamment les idées maîtresses de la centralité de l’usine, de la non-neutralité de la science et de la technique ainsi que les premières formulations de la conricerca. Cette méthode d’enquête abolit les murs entre le chercheur – l’intellectuel – et l’objet de l’enquête – l’ouvrier –, permettant alors à ce dernier de devenir sujet, non seulement de l’élaboration théorique mais de sa traduction en organisation politique.

C’est toutefois avec une autre revue, Classe operaia, née il y a tout juste soixante ans, que la théorie opéraïste se mue en volonté d’intervention pratique dans les luttes des usines de la péninsule ; et c’est avec Classe operaia que la question de l’organisation de ces luttes commence à tarauder les militants.

Extrait de l’introduction de Marie Thirion à son livre, Organiser le pouvoir ouvrier. Le laboratoire opéraïste de la Vénétie (1960-1973).

Vient de paraître :

“Analyser l’organisation du pouvoir ouvrier permet de proposer une autre histoire de l’extrême gauche italienne, délestée des lectures triomphalistes et de l’obsession de la violence politique. Une histoire qui n’est pas non plus, ou pas seulement, celle des grandes figures de l’opéraïsme – Mario Tronti, Raniero Panzieri et surtout Toni Negri. Une histoire qui est aussi celle de femmes et d’hommes qui ont cru qu’un autre monde était possible, et qui ont consacré une partie de leur vie à renverser l’ordre existant. Pour ces militants, la classe ouvrière est seule face au capital.” 

Aux « années de plomb » est associée la violence de groupes radicalisant la contestation issue de Mai 68. Parmi eux figure l’opéraïsme, courant marxiste né en Italie au début de la décennie. Loin du cliché d’une extrême gauche enfermée dans ses spéculations théoriques et condamnée à sombrer dans une fuite en avant mortifère, l’histoire retracée ici restitue toute l’ampleur d’un mouvement ancré dans la classe ouvrière. Cette tentative de mener une lutte auto-nome, détachée des bureaucraties syndicales et politiques, fait écho à tout questionnement sur l’articulation entre production intellectuelle et mobilisation des travailleurs.

Marie Thirion est enseignante et chercheuse à l’université de Grenoble Alpes. Elle a mené une enquête sociologique et historique au chevet de la mémoire ouvrière et militante italienne, dont elle a tiré son premier livre.

Format papier 12×21 cm 

Collection “Contre-Feux”

480 pages – 23€