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PARIS : L’œil de l’historien, Denis PESCHANSKI

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Floriane Dumont
8 Fév 2024

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PARIS : L’œil de l’historien, Denis PESCHANSKI

Denis Peschanski est directeur de recherche émérite au CNRS. Président du conseil scientifique et d’orientation de la Mission du 80ème anniversaire des débarquements, de la Libération de la France et de la Victoire.

Historien de la Seconde Guerre mondiale, il a publié de nombreux travaux sur le régime de Vichy, la propagande d’Etat, la Résistance en France, mais aussi sur la mémoire et la mémorialisation. Denis Peschanski a publié en novembre 2023 aux éditions Textuel, avec Claire Mouradian et Astrig Atamian : Manouchian.

Missak Manouchian et les Résistants arméniens

« Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement »

Le 18 juin 2023, une double annonce du président de la République, Emmanuel Macron, a marqué un tournant mémoriel. On retient souvent, à juste titre, la panthéonisation de Missak Manouchian, accompagné de Mélinée et, grâce à une plaque, de ses camarades des Francs-Tireurs et Partisans de la Main d’œuvre Immigrée (FTP-MOI) exécutés au Mont Valérien et, pour la seule femme du procès, Golda Bancic, guillotinée à Stuttgart. C’est la première fois qu’un résistant étranger a droit à cet honneur – « Aux grands hommes la Patrie reconnaissante » – mais aussi la première fois pour un résistant communiste. La cérémonie du 18 juin vient comme compléter la volonté de convergence mémorielle : c’est la première fois qu’un président de la République descend à la clairière un 18 juin pour rendre hommage aux fusillés ; la date était captée par la mémoire gaullienne et centrée sur la crypte et le parvis. Le double effacement doit beaucoup aux aléas de la vie politique nationale et à la force des groupes de pression qui s’y opposaient.

Le choix de Manouchian n’est pas le fruit du hasard : la symbolique était forte et la décision relève du volontarisme, mais le choix du chef militaire des FTP-MOI entre août et novembre 1943 doit aussi beaucoup à la place que ce poète-résistant occupait déjà dans la mémoire collective des Français, grâce à d’autres poètes, Aragon bien sûr et ses « Strophes pour se souvenir » écrites en 1955 et, quelques années plus tard, à Léo Ferré qui a composé la musique d’une chanson qui va traverser le temps, reprise par tant d’artistes, sous le nom de « l’Affiche rouge ».

Si l’on résume en une simple formule : Missak Manouchian est entré dans la mémoire collective de la Seconde Guerre mondiale en France bien avant d’être honoré au Panthéon.

Mais qu’il s’agisse de ceux qui ont initié le projet, l’Unité laïque de Jean-Pierre Sakoun et, dans la suite, le comité qui s’est structuré, dépassant tous les clivages, ou de celui qui a pris la décision, le président de la République, le message est le même : inscrire ce geste symbolique majeur et tant attendu dans une perspective universaliste.

On dit moins que le 18 juin 2023 est marqué par un autre geste mémoriel qui ne peut qu’être sensible au Souvenir français et à son action. Emmanuel Macron y annonce que 92 résistants et otages étrangers fusillés au Mont Valérien sont reconnus, enfin, « Morts pour la France ». L’histoire mérite d’être contée. Membre de la délégation du comité pour la panthéonisation reçue par deux conseillers à l’Élysée le 30 mars 2022, j’étais retenu à la fin par le conseiller mémoire, Bruno Roger-Petit, qui me confiait une mission : trouver des survivants, résistants étrangers, à qui remettre la Légion d’Honneur. Il avait un nom en tête, et ce fut concrétisé, mais à 80 ans de distance je voyais peu de candidats possibles et, pour les rares survivants, on pouvait penser que cela devait être chose faite. Toujours est-il que les contacts avec deux premières associations furent sans résultat. Un troisième allait changer la donne, venant d’une association des familles de fusillés : « Tu sais, ce n’est plus trop notre problème », me dit en substance Claudie Bassi, « ce qui nous mobilise c’est la reconnaissance des étrangers « Morts pour la France » ». Je n’avais pas creusé la question et, apprenant ce qu’il en était, je tombais de l’armoire. Le résultat pour le Mont Valérien est vite tombé quand la question est remontée à l’Élysée qui a souhaité que l’affaire soit traitée sans délai. Pas moins de 92 étrangers fusillés au Mont Valérien n’étaient pas dits « Morts pour la France », soit la moitié des quelques 185 étrangers qui y furent fusillés, ce qui, au passage, témoignait d’un engagement spectaculaire des étrangers dans la Résistance.

Un oublié sur deux, la proportion était impressionnante. Et le constat était clair : un étranger avait une chance sur deux d’obtenir la mention, quand le Français l’avait systématiquement. Au moins sur ce site. La mention fut attribuée aux 92 le 18 juin 2023, 80 ans après leur exécution ! Ou plus exactement 91, le 92e, Samuel Grzywacz, juif polonais, l’ayant obtenue symboliquement par anticipation lors d’un colloque tenu au Sénat le 18 février de la même année. C’est avec beaucoup d’émotion que la secrétaire d’État aux combattants et à la mémoire, Patricia Mirallès, très active avec son cabinet dans cette affaire, signa le document officiel honorant… le dernier du procès de l’Affiche rouge à avoir été oublié.

La raison principale d’une telle anomalie mémorielle est apparue rapidement : la Mention a été instituée en 1915 et prévoyait, dans les conditions d’obtention, qu’on soit de nationalité française. C’était aisé pour la Première Guerre mondiale. La situation était autrement plus complexe avec la Seconde Guerre mondiale. Plutôt que de changer la loi, on laissa l’administration décider au coup par coup. Pour prendre le seul cas des condamnés à mort du procès dit de l’Affiche rouge, on relèvera qu’une petite moitié reçut la mention dans les suites de la Libération, mais une autre moitié en 1971 et 1972, dont… Missak Manouchian lui-même qui était donc déjà entré dans la mémoire collective, mais n’était pas dit « Mort pour la France » avant 1971 !

Les raisons d’une chute

Revenons donc à son rôle. On pensait tout savoir et, de fait, on savait beaucoup. Contre les bruits et les rumeurs habituels quand les passions idéologiques ou personnelles tentent de se faire entendre, les obstacles sont nombreux pour faire entendre une démarche scientifique. Mais, comme souvent, l’accès aux archives va étouffer nombre de polémiques.

1- Comment s’explique la chute du groupe en novembre 1943 ? On savait depuis la guerre qu’un des membres de la direction, Dawidowicz, avait beaucoup parlé. Mais cela ne suffisait pas, à juste titre au demeurant, comme on le verra. Une volonté du PCF de se débarrasser d’étrangers ou a minima de les sacrifier ? Imaginer que Boris Holban, celui qui avait constitué les FTP-MOI en avril 1942, remplacé par Manouchian début août 1943, puis reprenant la suite après la chute du groupe en novembre 1943, était le bras armé de ce complot ou d’être celui qui les « avaient vendus », mots utilisés sans précision par Manouchian dans sa dernière lettre ? Avant même de voir les archives, il suffit d’un peu de réflexion : ces combattants étaient pratiquement les seuls à mener la lutte armée à Paris intra-muros, argument de poids pour le PCF dans les discussions internes à la Résistance enfin unifiée grâce à Jean Moulin. Pourquoi s’en priver ? Et, en constatant que Manouchian avait été arrêté en compagnie de son supérieur, le chef des FTPF parisiens, Joseph Epstein, on voit l’évidence : si Epstein avait donné la moindre indication sur l’échelon supérieur, c’est la direction des FTP jusqu’à Tillon qui chutait et, avec elle, celle du PCF jusqu’à Duclos. Quant aux derniers mots de Manouchian qui pardonne à tout le monde « sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau » – donc Dawidowicz – et à « ceux qui nous ont vendus »… ? Difficile de cibler Holban ou le PC, déjà, par ce pluriel. Mais ce sont évidemment la police française et, derrière, Vichy, qui sont visés. C’est bien dans la rhétorique de l’époque et, surtout, raisonnons un peu : si ce n’est pas l’Etat français et sa police, cela voudrait dire que Manouchian leur pardonne, puisqu’il pardonne à tous les autres ?

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SOURCE : La lettre n°91 du Souvenir Français