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PARIS : Le monument du mois du Souvenir Français

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Floriane Dumont
8 Fév 2024

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PARIS : Le monument du mois du Souvenir Français

Texte tiré de l’ouvrage de Serge Barcellini et d’Annette Wieviorka, Passant, souviens-toi ! Les lieux du souvenir de la Seconde Guerre mondiale en France, Editions Plon, 1995, p.166-177.

LE MONT-VALERIEN ET LA CROIX DE LORRAINE

Le Mémorial de la France combattante du Mont-Valérien (Hauts-de-Seine), lieu où culmine chaque année les cérémonies anniversaires du 18 Juin, est le site par excellence de la mémoire nationale. Occupé par les armées allemandes en juin 1940, ce site isolé fut choisi comme lieu principal des exécutions de la région parisienne. Le 1er janvier 1941, René Lucien Argolvy y était fusillé, suivi par 13 autres victimes dans la première moitié de l’année 1941. Avec le début des attentats communistes contre les militaires allemands, les Allemands procédèrent à des représailles, fusillant individuellement ou par groupes. Au Mont-Valérien, 10 otages étaient fusillés le 16 septembre 1941 ; 76, parmi eux Gabriel Péri, le 15 décembre. Le 11 août 1942, ce sont 88 fusillés et 118 encore le 11 du mois suivant. Le nombre exact des fusillés du Mont-Valérien n’a pas pu être établi. Une étude de l’adjudant Robert Dor datant du 21 février 1945 fait état de 939 exécutions ; celle de Serge Klarsfeld rédigée en 1986 à partir des registres de l’état civil de Suresnes donne 953 victimes, tandis que les recherches de la Délégation à la mémoire et à l’information historique (1989) aboutissent à un chiffre de 1039. Ces chiffres sont inférieurs aux 2 000 dont se souvient dans ses mémoires l’abbé Stock, et aux 4 000 auxquels la gerbe déposée par le général de Gaulle le 1er novembre 1944 rendait hommage (photo 1).

Cette incertitude explique en partie l’absence d’une plaque commémorative sur le site des fusillades. En 1955, l’Associations des écrivains combattants, s’étonnant de cette absence, proposa le texte d’une plaque à apposer sur une casemate, à proximité de la butte des fusillés.

L’architecte en chef des bâtiments historiques proposa, au lieu de la plaque prévue, une véritable dalle, identique par sa dimension et son matériau, le grès, à celle installée à la Clairière de Rethondes et célébrant la victoire dans la guerre de 14-18. Cette dalle fut installée horizontalement au centre de la clairière des Fusillés, et inaugurée le 2 novembre 1959, lors de la cérémonie de la pose de la première pierre du Mémorial de la France combattante (photo 2). Elle porte un texte dont la symétrie avec celui de Rethondes est visible :

L’absence de plaque dans la clairière pendant vingt-cinq ans fut compensée par l’apposition de plaques personnalisées sur les maisons ou immeubles où avaient vécu les fusillés : près d’une quinzaine à Paris, précisant en général la fonction dans la Résistance et la date d’exécution. Ainsi, au 3 rue Vauquelin (5e arrondissement) : Ici habitait Jacques Solomon, docteur ès sciences, organisateur de la Résistance universitaire, fusillé au Mont-Valérien le 23 mai 1942 à l’âge de 34 ans ; au 123 quai de Jemmapes (10e arrondissement) : A la mémoire de notre camarade Edouard Maury, secrétaire de la section des Egouttiers, fusillés par les nazis au Mont-Valérien le 29 décembre 1943; au 182 rue de la Croix-Nivert (15e) : Ici, le 23 avril 1941, Hervé Albert, pilote-aviateur 1914-1918, fut arrêté par la Gestapo. Pionner des Forces françaises libres, il a été fusillé le 23 mai 1942 au Mont-Valérien. Des plaques semblables figurent en province. Donnons quelques exemples. En Vendée, à La Roche-sur-Yon, à l’angle de la rue Thiers et de la rue La Fayette, est signalé :

La cérémonie de pose de la première pierre d’un mémorial au Mont-Valérien se déroula conjointement avec l’inauguration de la dalle. Pris sans doute par la beauté du site et par sa puissance idéologique, le général de Gaulle avait fait sienne l’idée présentée en 1945 par le ministre des Prisonniers, Déportés et Réfugiés, Henri Frenay : transformer le Mont-Valérien en mémorial de la Seconde Guerre mondiale. « La sépulture définitive, écrit Henri Frenay dans ses Mémoires, rapportant sa conversation avec de Gaulle, je la vois sous la forme d’un phare, semblable à ceux de l’Océan, érigé au point culminant du Mont-Valérien, là où tant de résistants ont été fusillés. Une crypte recevrait les corps et, pour que la capitale et les générations futures se souviennent, le phare, chaque nuit, émettrait sur Paris le V lumineux de la Victoire.1 » Le 6 novembre 1945, une souscription nationale était lancée. Cinq jours plus tard, le 11 novembre, quinze corps étaient solennellement inhumés dans une crypte provisoire installée dans une ancienne casemate.

Hautement symboliques, ces quinze corps devaient représenter la France restée au combat de 1940 à 1945 : combats de la Bataille de France, des Forces françaises libres sur le continent africain, des résistants et des maquisards sur le territoire national de 1941 à 1944, des armées de la libération de 1944-1945. Onze des quinze combattants avaient été « tués à l’ennemi ». Mais quatre représentaient la France martyre, celle des prisonniers de guerre fusillés pour faits de résistance, des résistants déportés, fusillés, assassinés. Ce 11 novembre 1945, aucune place pour ceux qui furent simplement des victimes : prisonniers de guerre, requis du STO, victimes civiles, malgré-nous, juifs morts dans les centres d’extermination.

Mais il ne suffit pas de représenter tout le spectre de la France au combat. Il faut aussi que tous les espaces géographiques soient là : tous les territoires de l’Empire (Afrique occidentale française et Afrique équatoriale française, Afrique du Nord, colonies du Pacifique), tous les champs de bataille où s’illustrèrent les Français (la France métropolitaine, l’Allemagne, l’Italie, l’Afrique). Il faut encore que toutes les armées de la France combattante soient représentées : 1re DFL, 2e DB, 1re armée ; mais aussi toutes les armes : mer, terre, air. Enfin, il faut que les femmes aient une place, même ténue2, puisque Berty Albrecht et Renée Lévy les représentent.

Avec cette inhumation dans une crypte, fût-elle provisoire, deux endroits du même site entraient en rivalité : la crypte, lieu d’une mémoire globale de tous les morts combattants, et la clairière où les victimes avaient été fusillées.

Le 20 janvier 1946, le jour où de Gaulle quittait le pouvoir, un décret était publié au Journal Officiel, désignant les membres du comité national chargé de gérer la construction du mémorial. Dès lors, le Mont-Valérien devenait l’enjeu d’une bataille de mémoire où rivalisaient trois acteurs. Le général de Gaulle et les associations de la France Libre qui firent de la crypte le point culminant des cérémonies du 18 juin ; le parti communiste qui concentrait ses commémorations dans la clairière des Fusillés, « le Golgotha de Paris », comme il la nommait en novembre 1948 ; les gouvernements de la IV République qui tentaient de se frayer un chemin entre les mémoires gaulliste et communiste en multipliant les initiatives aussi bien dans la crypte que dans la clairière, comme la décision gouvernementale d’inhumer, en pleine guerre d’Indochine, un seizième corps, celui d’Edmond Grethen, symbolisant la résistance française aux Japonais, et l’institution de la Journée nationale de la déportation. De fait, le 24 avril 1954, la cérémonie principale de la première journée nationale, calquée sur celle du 18 juin, « en souvenir des victimes de la déportation et morts dans les camps de concentration du IIIe Reich au cours de la Seconde Guerre mondiale » était organisée au mont Valérien. Une urne contenant des cendres prélevées dans un camp de concentration nazi était alors déposée dans la crypte.

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SOURCE : La lettre n°91 du Souvenir Français