PARIS : J. R. R. Tolkien, son œuvre et son éclectisme
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PARIS : J. R. R. Tolkien, son œuvre et son éclectisme
À l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la parution du Seigneur des Anneaux, le Collège des Bernardins accueille jusqu’au 18 mai quinze tapis et tapisseries inspirés de l’œuvre de J. R. R. Tolkien et confectionnés pendant sept ans par les ateliers de la Cité internationale de la Tapisserie à Aubusson.
Quatre séries de tapisseries structurent l’exposition, chacune en rapport avec un ouvrage de Tolkien : Les lettres du Père Noël (recueil de lettres écrites par l’auteur pour ses enfants entre 1920 et 1942) ainsi que les ouvrages emblématiques de la Terre du Milieu, Le Hobbit, Le Seigneur des Anneaux et Le Silmarillion.
Des memorabilia de l’auteur britannique (toge universitaire, boîte à cigarettes ou encore premières éditions du Seigneur des Anneaux) viennent compléter l’exposition.
Quinze tapis et tapisseries de la tenture adaptés de l’œuvre graphique originale de J. R. R. Tolkien et réalisés pendant sept ans par les ateliers sont présentés dans la nef, l’ancienne sacristie et l’escalier XVIIIe du Collège des Bernardins. Des memorabilia provenant de collections privées viennent compléter l’exposition. Les enjeux existentiels abordés par l’auteur et qui se posent à l’humanité comme la recherche du Bien et l’expérience du Mal, mais aussi le choix de la confiance, de la fraternité, le courage d’espérer, l’humilité des «petits» rejoignent les questionnements du projet du Collège des Bernardins : l’écoute attentive de ce qui traverse tout homme.
J. R. R. Tolkien, son œuvre et son éclectisme
Par Jean Chausse
Commissaire de l’exposition, membre de la Tolkien Society et relecteur pour Walking Tree Publishers, Éditions Thomas Honegger
Le livre Le Seigneur des Anneaux serait selon certaines sources le deuxième ouvrage de fiction le plus vendu et le plus lu dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, juste derrière Le Petit Prince de SaintExupéry. Depuis la sortie des films de Peter Jackson il y a maintenant déjà vingt ans, l’univers de la Terre du Milieu est devenu un élément incontournable de la culture populaire mondiale. Tolkien est, d’ailleurs, souvent décrit comme étant le «Père de la fantasy». Ce titre n’est pas tout à fait exact, car il a eu de talentueux précurseurs. De manière non exhaustive, on peut citer en langue anglaise Lord Dunsany, E. R. Eddison, Georges MacDonald ou encore William Morris. En langue française, nul doute que La Légende des siècles de Victor Hugo remplit toutes les caractéristiques d’une longue romance héroïque en vers. Il n’en demeure pas moins que, même s’il n’a pas inventé de toutes pièces le genre, il est incontestable qu’en ce qui concerne la fantasy, il y a un avant et un après Tolkien.
Toutefois, la personnalité et les talents de J. R. R. Tolkien ne sauraient se résumer uniquement à son rôle de créateur de la Terre du Milieu. Bien d’autres aspects de sa vie, moins connus du grand public, méritent d’être explorés. Ainsi, Tolkien était un catholique pratiquant et sa foi constituait un élément absolument central dans sa vie. Il allait à la messe quasiment tous les jours et n’hésitait pas à dire qu’il était « tombé amoureux du SaintSacrement1 ». Il avait pris grand soin de gommer toute référence explicite à la religion dans Le Seigneur des Anneaux, car il n’aimait pas les écrits allégoriques. Mais sa foi y transparaît pour qui a l’œil exercé. C’est ainsi que l’immense théologien Louis Bouyer n’a pas hésité à écrire : « [Tolkien] est arrivé à éveiller […] une vision du monde et de la vie foncièrement chrétienne puisque telle était bien la vision du monde qu’il exprimait de façon indirecte mais très efficacement dans son œuvre2 ». Nous pouvons aussi mettre en lumière le père aimant, capable d’écrire un livre entier pour tâcher de consoler un de ses fils de la perte d’un de ses jouets favoris.
Ou encore d’inclure dans son roman Le Hobbit un chapitre entier pour convaincre un autre de ses enfants, arachnophobe, qu’un tout petit hobbit, pas plus grand que lui, pouvait vaincre des armées d’araignées. Enfin, chaque année, il soudoyait le facteur pour que celui-ci remette à ses enfants des lettres du Père Noël officiellement timbrées du Pôle Nord et magnifiquement illustrées. Ces images qui accompagnaient les lettres du Père Noël sont l’occasion de mettre en lumière un autre talent de Tolkien, son goût pour le dessin et la peinture. Dès son jeune âge, il aimait dessiner son environnement. Plus tard, il s’est amusé à peindre des illustrations pour ses récits de fiction. Les plus belles d’entre elles ont été magnifiquement reproduites et tissées par la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson et je suis heureux que le Collège des Bernardins puisse les présenter au public parisien. Outre son goût pour le dessin, Tolkien était un mélomane averti. Il ne composait pas lui-même de musique, mais il en écoutait souvent. L’amour de la musique chez Tolkien se retrouve, bien entendu, dans son univers imaginaire. C’est ainsi que dans Le Silmarillion, la création du monde est la matérialisation d’une «grande musique» originelle chantée par les Ainur (des êtres angéliques) devant le Dieu unique et créateur. Tolkien est parfois présenté comme un réactionnaire. Pourtant, en matière musicale, son compositeur favori était Jean Sibelius, un de ses contemporains. De même, il avait noué une amitié sincère avec Donald Swann, un compositeur de variétés de talent, mais plutôt considéré comme un auteur de musique légère et populaire.
Il lui avait même confié la mise en musique des principaux poèmes contenus dans Le Seigneur des Anneaux. Cette œuvre de Donald Swann sera jouée au Collège des Bernardins et permettra au plus grand nombre de découvrir cette musique que Tolkien lui-même avait appréciée. Ce goût prononcé de la beauté et de l’harmonie se traduisait également par un amour profond de la nature. De ce point de vue, on peut dire, sans être téméraire, que Tolkien était un écologiste intégral avant l’heure. Alors qu’il était d’une génération qui avait été élevée dans le culte du progrès et du triomphe de la science, il avait développé une vraie méfiance envers ce qu’il appelait «La Machine». Pour lui, la mécanisation asservissait autant l’homme qu’elle le libérait et participait à la tentation de la démesure qui guette l’humanité lorsqu’elle cherche à surpasser son créateur. Tous ces traits de sa personnalité ne doivent pas faire oublier ce qui avait fait sa renommée au sein du monde académique avant la publication de son œuvre maîtresse. Tolkien était tout d’abord un brillant linguiste. Au total, il maîtrisait environ une dizaine de langues différentes dont certaines, qu’il était quasiment le seul à réellement dominer.
Il en était même venu à inventer ses propres langues. Il appelait cela son «vice secret ». Dans ses œuvres publiées, on ne retrouve pas moins de huit langages inventés. Certains sont juste embryonnaires, mais d’autres comme le quenya ou le sindarin sont très élaborés. Cet amour des langues et principalement des langues anciennes a, tout naturellement, conduit Tolkien à réaliser une brillante carrière académique de philologue. Il fut le plus jeune professeur à seulement trentedeux ans dans cette spécialité. Non content d’être un excellent expert des textes rédigés en ancien et moyen anglais, il sut apporter une approche tout à fait novatrice à sa discipline. C’est en grande partie grâce à lui que Beowulf ou Sire Gauvain et le Chevalier Vert sont devenus des classiques de la littérature médiévale. Enfin, sa réputation de brillant linguiste et de catholique engagé l’a amené à être le seul laïc sélectionné pour participer à la première publication de la Bible de Jérusalem en anglais moderne. Bien que la contribution finale de Tolkien puisse paraître modeste, avec seul un petit livre traduit, le père Alex Jones prit bien soin dans sa préface de citer Tolkien comme un des « principaux contributeurs » à la publication.
Preuve de la réelle valeur ajoutée de Tolkien dans cette traduction. Le projet Tolkien au Collège des Bernardins vise à faire découvrir, ou redécouvrir, au grand public français, toutes ces facettes de la personnalité et de la vie d’un homme souvent éclipsées par la célébrité acquise en tant qu’auteur du Seigneur des Anneaux. C’est pourquoi j’ai voulu y inclure des concerts, les tapisseries de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson pour magnifier ses dessins, une lecture ininterrompue du Silmarillion pour illustrer son fantastique talent de conteur et enfin un colloque entièrement consacré à la spiritualité chez Tolkien.
