PARIS : Fondation pour l’innovation politique –…
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PARIS : Fondation pour l’innovation politique – Entre stéréotypes et méconnaissances
En France, la résurgence de l’antisémitisme est une évidence.
Pourtant, un trop grand nombre de personnes continuent de ne pas voir cette réalité. Certains la contestent ou veulent minimiser l’ampleur du mal. D’autres encore cherchent à le requalifier de façon pernicieuse en un « antisionisme » dont la portée réelle ne saurait tromper. La résurgence de l’antisémitisme dans un cadre politique démocratique n’est pas le propre de la France. La Belgique, le Royaume-Uni ou les États-Unis sont également touchés. Le retour, ou la réaffirmation, des préjugés haineux en général et de l’antisémitisme en particulier est l’une des manifestations les plus saillantes de la crise que traversent nos démocraties aujourd’hui. L’observation, la mesure et l’étude de ces préjugés sont redevenues nécessaires. Universités, think tanks, partis politiques, syndicats, organisations internationales, organisations religieuses, ONG et médias peuvent contribuer à une meilleure intelligence de telles menaces, pour mieux les conjurer. Il s’agit de mobiliser les esprits. À ce titre, l’initiative du président François Hollande de décréter la lutte contre l’antisémitisme « grande cause nationale » en 2015 avait été singulièrement bienvenue. Ce geste doit être salué. Obsession à la fois caractéristique et constitutive de l’extrême droite, l’antisémitisme ne s’y limite pas cependant. Les chemins de l’antisémitisme sont pluriels, depuis longtemps. On retrouve une triple expression, d’extrême droite, d’extrême gauche et religieuse, dans des proportions et avec une intensité qui varient sensiblement, comme nous le montrions dans une précédente étude *. Nous identifions trois foyers d’antisémitisme : le premier, parmi les sympathisants de Marine Le Pen et les électeurs du Front national ; le deuxième parmi les sympathisants du Front de gauche et les électeurs de Jean-Luc Mélenchon ; enfin, le troisième, au sein de la population française de culture musulmane, où la proportion de personnes partageant des préjugés hostiles aux Juifs était deux à trois fois plus élevée que la moyenne nationale, tandis que la disponibilité à partager de tels préjugés apparaissait d’autant plus grande que la personne interrogée déclarait un engagement plus grand dans la religion. Enfin, nous montrions que le triptyque formé par les réseaux sociaux, les forums de discussion et le partage de vidéos constituait un monde médiatique particulièrement propice à l’expression, à la radicalisation et à la propagation des préjugés antisémites. Notre étude confirmait que les années 2000 étaient bien marquées par l’affirmation d’un « nouvel antisémitisme », dans une réactivation au sein d’une partie de la communauté immigrée de culture musulmane. Le Web et ses réseaux sociaux servaient de catalyseur. À un moment donné, le discours de Dieudonné en a fourni l’expression la plus systématique. Les nouveaux travaux proposés ici se situent dans le prolongement de cette première enquête. Il apparaissait que l’engagement religieux de la personne interrogée constituait l’un des marqueurs possibles de la vision antisémite, mais il était cependant impossible de comprendre comment celui qui se dit musulman ou de culture musulmane construisait sa perception du Juif. C’est ainsi qu’il nous est apparu nécessaire d’étudier les mécanismes intellectuels et les systèmes de représentation qui mènent ou, pour le moins, qui se combinent à l’expression de préjugés antisémites : s’agit-il principalement d’un antisémitisme cultuel issu d’une lecture littérale et d’une interprétation identitaire du Coran ou d’un antisémitisme culturel, fruit de revendications nationalistes parfois institutionnalisées par le pays d’origine depuis la fin de l’époque coloniale ? S’agit-il de la persistance de préjugés conspirationnistes conduisant à la construction de l’image d’un ennemi, un Feindbild, tel qu’il fut imaginé et instrumentalisé durant l’ère nazie, où le Juif était tenu responsable de tous les maux de la société et de tous les malheurs de chacun ? S’agit-il d’un antisémitisme politique, exprimé au nom du panarabisme dont le conflit israélo-palestinien serait la clé de voûte ou s’agit-il d’une résurgence du négationnisme relancé par l’activisme numérique, à l’image d’un Alain Soral ? Enfin, ces préjugés négatifs sont-ils le fruit de rapports personnels conflictuels avec les Juifs au quotidien?
Nous savons que ces interrogations sont trop nombreuses et complexes pour que l’on puisse y répondre tout à fait, mais pour contribuer à y voir plus clair nous avons voulu réaliser une étude complémentaire en mobilisant une méthode alternative. Cette méthode est qualifiée de « qualitative » parce qu’elle repose non pas sur l’interview d’un échantillon de nombreuses personnes représentatives de la population étudiée et auxquelles on soumet un ensemble de questions, mais sur le principe d’entretiens approfondis menés avec un nombre d’individus limité. Ici, l’intérêt des réponses ne tient pas à leur fréquence mais à la manière dont elles sont énoncées. C’est pourquoi les résultats d’une enquête qualitative ne se présentent pas sous la forme de données chiffrées mais sous la forme d’extraits d’entretiens, de « verbatim », accompagnés par une analyse et une interprétation. La sélection des personnes interrogées et la conduite des entretiens ont été confiées à l’Ifop. Au total, trente-six personnes se déclarant musulmanes ou de culture musulmane ont été interrogées. Elles résident en région parisienne, à Marseille, Lille, Nice et Strasbourg. Précisons à l’adresse du lecteur qui ne serait pas habitué aux enquêtes qualitatives que le nombre de personnes interrogées, trente-six, est parfaitement satisfaisant dans le cadre de cette méthode qui porte le regard sur les énoncés, sur les propos, et non sur la quantité de réponses faites à une même question posée. Dans son texte, l’un des auteurs de ce document, Medhi Gouirghate, adresse une série de critiques à la manière dont le panel a été construit. On les lira avec profit. Pour nous, ces remarques bienvenues appellent la nécessité de prolonger le travail. Il n’en demeure pas moins que les entretiens sont pleins d’enseignements et d’informations. Ces trente-six entretiens ont été menés entre le 28 octobre 2015 et le 29 janvier 2016. On peut donc souligner que l’enquête s’est déroulée en grande partie durant une période où ont eu lieu les attentats du 13 novembre 2015. La parole des personnes interrogées a pu être bridée, certaines d’entre elles hésitant à évoquer des sujets sensibles tels que leur rapport à la religion, à la France ou aux Juifs. Ce fut notamment le cas des hommes, dont la parole semble avoir été plus contrôlée que celle des femmes, en général plus spontanée. On doit noter enfin qu’il a été particulièrement difficile de convaincre des personnes très pratiquantes d’accepter le principe d’un entretien. Nombre d’entre elles ont redouté une mauvaise interprétation de leur propos et ont préféré décliner notre invitation. Il est nécessaire de lire cette étude en tenant compte de la manière d’éprouver l’appartenance à la nation française exprimée par les interviewés. À distance de la vision républicaine, à laquelle nous sommes tellement habitués que nous l’imaginons spontanément partagée par tout le monde, les personnes interrogées portent le plus souvent une vision communautariste de la France. Le Juif est perçu comme l’une des communautés composant le pays. Pour la personne interrogée, la manière de percevoir le Français juif est en relation avec la place qu’il lui attribue dans une sorte d’échelle des différentes communautés de l’Hexagone. Ainsi, la perception du Français juif défini par son appartenance à sa communauté, va s’exprimer tantôt de manière positive, tantôt de manière négative selon que sa communauté d’appartenance apparaîtra entretenir une relation positive ou négative avec la communauté de la personne interrogée. Il faut évidemment se garder de sombrer dans une vision essentialiste, culturaliste ou globalisante du musulman, ce que disent chacun à sa manière Medhi Gouirghate, Iannis Roder et Dominique Schnapper, que nous avons sollicités pour l’analyse des entretiens. Enfin, on trouvera ici des extraits des entretiens qui ont été retenus par les auteurs pour illustrer ou appuyer leurs propos. L’ensemble des propos constitue un matériau très riche. C’est pourquoi, sur les sites de chacune de nos institutions, nous mettons à la disposition de tous l’ensemble des retranscriptions. Il appartiendra à qui le souhaite d’apporter à son tour sa contribution.
Dominique Reynié, Professeur des universités à Sciences Po et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique. Auteur, entre autres, du Triomphe de l’opinion publique. L’espace public français du XVIe au XXe siècle (Odile Jacob, 1998), du Vertige social nationaliste. La gauche du Non (La Table ronde, 2005) et des Nouveaux Populismes (Pluriel, 2013). Il a également dirigé l’ouvrage Où va la démocratie ? (Plon, 2017) et Démocraties sous tensions (Fondation pour l’innovation politique, 2020), deux enquêtes internationales de la Fondation pour l’innovation politique.
Simone Rodan-Benzaquen, Directrice AJC Europe. Mehdi Ghouirgate, Maître de conférences Université Bordeaux-Montaigne études orientales et extrêmes-orientales. Iannis Roder, Professeur d’Histoire-Géographie à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) et formateur des enseignants au Mémorial de la Shoah. Dominique Schnapper, Sociologue, membre honoraire du Conseil constitutionnel et présidente du musée d’art et d’histoire du judaïsme et de l’Institut d’études avancées de Paris.
SOURCE : Fondation pour l’innovation politique – La Newsletter du 10 novembre 2023


