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PARIS : Fabien Benoit et Nicolas CELNIK : « Les “assoiffeurs” privatisent l’eau avec la complicité de l’État »

Dans leur livre-enquête « Les Assoiffeurs », les journalistes Fabien Benoit et Nicolas Celnik révèlent les dessous de l’accaparement de l’eau.

Marqués par la violence de la manifestation contre les mégabassines à Sainte-Soline le 25 mars 2023, les journalistes Fabien Benoit et Nicolas Celnik ont mené une investigation de plus de deux ans sur la gestion de l’eau en France. Leur livre, « Les Assoiffeurs » (éditions Les Liens qui libèrent), expose les mécanismes par lesquels des entreprises privées, avec le soutien des pouvoirs publics, s’approprient ce bien commun essentiel, au détriment de l’intérêt général et de la démocratie.

Le business cynique de la pollution

L’enquête met en lumière un système pervers que Nicolas Celnik qualifie de « pompiers pyromanes ». « Il faut bien se figurer que l’adduction d’eau, la capacité à donner de l’eau au robinet qui soit potable, ça implique toute une tuyauterie avec des petites membranes de filtration », explique-t-il sur France Inter. Or, les entreprises qui développent et vendent ces technologies de dépollution, souvent à des prix exorbitants, sont fréquemment issues des mêmes secteurs industriels qui génèrent les polluants, comme les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées).

Cette approche, qualifiée de « solutionnisme technologique », permet d’éviter un débat de fond sur les usages de l’eau. « Ces solutions technologiques nous permettent de ne pas nous poser ces questions radicales, de ne pas prendre le problème à la racine et de préserver le statu quo. On développe des solutions technologiques pour ne rien changer », analyse Fabien Benoit. Le livre dénonce comment ce cycle de pollution-dépollution crée un marché captif très lucratif, aboutissant à une forme de privatisation de fait. « Si l’eau est polluée et que les seuls qui sont capables de la dépolluer, ce sont les acteurs privés, il y a une privatisation de facto », résume-t-il.

L’agro-industrie, entre intimidation et impunité

Principal consommateur d’eau en France, le secteur de l’agro-industrie est au cœur de ces tensions. L’enquête détaille comment des lobbys, émanant notamment de la FNSEA, ont réussi à imposer les mégabassines comme une solution d’« intérêt général majeur », alors qu’elles bénéficient avant tout à un modèle agricole intensif et exportateur, notamment pour le maïs. L’exemple du barrage de Caussade, dans le Lot-et-Garonne, illustre cette « loi du plus fort ». Construite illégalement par des agriculteurs malgré l’opposition de l’État, cette retenue de 920 000 m³ symbolise l’impuissance des pouvoirs publics face à la pression d’une minorité organisée. « Ce que ça dit par rapport aux tensions liées à l’eau pour les années qui viennent, c’est que finalement c’est la loi du plus fort », s’indigne un ancien conseiller ministériel cité dans l’ouvrage.

Ce rapport de force se traduit sur le terrain par un climat de peur et de violence. Les auteurs ont recueilli des témoignages édifiants d’agriculteurs qui osent s’opposer au modèle dominant. Jean-Jacques Guillet, militant écologiste, raconte sa confrontation avec une figure locale de la Coordination rurale : « Il a essayé de me balancer par-dessus la barrière de la quatre-voies ». Rémi, un maraîcher des Deux-Sèvres, décrit une ambiance délétère : « Je vois des collègues qui pleurent parce qu’ils ont peur pour leurs gosses. Mon collègue Guillaume se trimballe toujours avec une batte de baseball dans sa voiture depuis que deux gros bras de la Coop de l’eau sont venus lui mettre la pression. Moi, j’ai eu du glyphosate épandu dans mon champ ».

Benoît Biteau, agriculteur biologique et député, a lui aussi subi de multiples agressions : « Depuis que je suis élu, on m’a tiré deux fois dessus, versé des substances toxiques sur un lot de sarrasin, ce qui aurait pu empoisonner ceux qui en mangeraient, balancé du liquide allume-feu chez moi, et libéré mes vaches pour les envoyer se promener sur la route un nombre incalculable de fois », énumère-t-il. Il dénonce également l’inaction, voire la partialité, de la cellule Demeter, censée lutter contre l’agribashing, qui lui aurait répondu : « Mais enfin, monsieur Biteau, c’est pas pour vous, la cellule Demeter, vous, vous êtes un écologiste ! ».

La complicité des pouvoirs publics

Selon les auteurs, cette situation n’est possible qu’avec la bienveillance, voire la complicité, de l’État. Les manifestations agricoles de janvier 2024, marquées par de nombreuses dégradations sans poursuites judiciaires, en sont une preuve. La déclaration de Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur – « on ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS », « je les laisse faire » – contraste violemment avec le déploiement de force observé à Sainte-Soline.

L’enquête pointe une « préfectoralisation de la politique de l’eau », où les préfets, dont la carrière est souvent conditionnée au maintien de l’ordre public, arbitreraient systématiquement en faveur des intérêts économiques. L’ancienne ministre de l’Écologie Delphine Batho se souvient avoir reçu des « longues lettres de préfets, expliquant que si je voulais éviter des désordres publics, il fallait retirer » le moratoire sur le financement des bassines qu’elle avait instauré en 2012. Le livre cite également le cas des frères Gutton : l’un, directeur de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne, poussant le programme des bassines, tandis que l’autre, préfet des Deux-Sèvres, supervisait le projet sur le même territoire.

En documentant les collusions politiques, les jeux de pouvoir et les stratégies d’influence, « Les Assoiffeurs » dresse le portrait inquiétant d’une « démocratie de l’eau à la française » court-circuitée, où un bien commun vital est progressivement transformé en une marchandise aux mains d’intérêts privés.