PARIS : Entretien avec Dominique DESJEUX, professeur émérit…
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PARIS : Entretien avec Dominique DESJEUX, professeur émérite à l’université Paris Cité (Sorbonne)
L’entreprise comme la famille, l’activité professionnelle comme la consommation domestique, se prêtent à l’analyse en systèmes d’action, qui peut être très éclairante pour les dirigeants, à défaut d’être enchanteresse.
Entretien avec Dominique Desjeux, professeur émérite à l’université Paris Cité (Sorbonne), fondateur du site “Argonautes, consommations sociétés”*.
Vous concluez votre dernier ouvrage¹ en disant que « face aux incertitudes, les méthodes inductives paraissent plus opérationnelles que les méthodes de prospective classique pour observer les ruptures ». Dans quels domaines l’avez-vous constaté : la consommation, l’entreprise… ?
Dominique Desjeux : L’anthropologie peut amener à la compréhension de la vie quotidienne pour des entreprises, des administrations ou des ONG qui doivent faire face à un horizon aux limites floues. Les anthropologues ont appris à se repérer dans des univers inconnus, étranges ou hostiles. Pendant le Covid 19, du fait de l’arrêt de la mobilité mondiale, la plupart des pays, des entreprises et des consommateurs se sont trouvés confrontés à une situation imprévue, un cygne noir, et un avenir « exotique », un nouveau monde à explorer. Comme anthropologue, en 2020-2021, j’ai mené avec mon équipe plusieurs enquêtes sur la montée du télétravail, pour Bouygues Énergie, et sur les transformations du système d’approvisionnement alimentaire des familles, pour Danone.
La méthode est inductive. Elle part sans hypothèse, puisqu’il faut entrer dans un monde inconnu, sans points de repère et sans le soutien de « tendances ». Elle consiste à observer ce qui est en train d’émerger sans ordre, à partir de détails, d’objets, de pratiques de la vie quotidienne, dont on ne comprend pas tout de suite l’agencement ni le sens.
En suivant les pratiques liées aux courses, au stockage des aliments dans le logement, à la cuisine et aux repas, grâce à des entretiens avec les consommateurs et à une observation à distance du réfrigérateur, par ordinateur, nous avons décrit petit à petit sous forme de système d’action, comme un puzzle, ce qui était en train de changer, sous la contrainte du confinement, dans la vie quotidienne et les interactions familiales.
“Hub digital domestique”
Le nombre des courses est brutalement limité à une deux fois par semaine. Toutes les aides humaines, grands-parents, cantine, nounou, sont supprimées sans préavis. La vie se concentre sur le logement, que ce soit pour le télétravail, les achats en distanciel, les ventes par Internet, les loisirs, les jeux vidéo, les e-apéritifs et le bricolage. Le logement devient un « hub digital domestique ». Il le restera pour 20 à 30 % des Français une fois la contrainte de confinement levée.
Toutes ces contraintes vont obliger chacun à revoir le système de gestion de la logistique domestique et des pratiques culinaires, puisqu’il faut préparer deux fois plus de repas. Les outils digitaux, écran de télé, ordinateur, tablette, téléphone mobile, console de jeu, et l’électroménager vont permettre, de mettre en place un nouveau système de stockage qui fait ressortir à quel point les sociétés modernes sont électrodépendantes.
SOURCE : ILEC – La Voix des marques.