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PARIS : Art Paris 2024, par Eric de CHASSEY, commissaire …

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Floriane Dumont
8 Mar 2024

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PARIS : Art Paris 2024, par Eric de CHASSEY, commissaire invité

Une sélection toujours plus exigeante et un renforcement de la présence internationale.

Foire régionale et cosmopolite, orientée vers la découverte, Art Paris 2024 affiche une forme olympique pour sa 26ème édition qui se tient du 4 au 7 avril au Grand Palais Éphémère : 136 galeries d’art moderne et contemporain de 25 pays triées sur le volet. Deux thématiques distinguent également cette édition  : Fragiles utopies. Un regard sur la scène française et Art & Craft, portées respectivement par les commissaires d’exposition invités Éric de Chassey et Nicolas Trembley. Les secteurs Promesses pour les jeunes galeries et Solo Show défrichent les nouveaux talents et revisitent les figures historiques. En 2024, Art Paris s’engage davantage dans le soutien à la scène française en lançant avec BNP Paribas Banque Privée, partenaire premium officiel de la foire, le Prix BNP Paribas Banque Privée. Un regard sur la scène française d’une dotation de 30 000 euros.

Par Éric de Chassey, commissaire invité

S’il est un apport majeur des artistes du XXe siècle, c’est d’avoir voulu détacher la peinture, la sculpture et le dessin des deux fonctions traditionnelles de représentation et de décoration auxquelles elles avaient eu tendance à être cantonnées tout au long de leur histoire. Le modernisme, notamment de la part de celles et ceux qui exploraient les possibilités offertes par l’abstraction, mettait en valeur d’autres fonctions des œuvres : celles d’être des modèles inédits pour la perception, pour la pensée et pour l’action, de participer à la création et à l’édification d’un monde différent et nouveau, utopique. Ce n’étaient pas là des fonctions entièrement absentes des périodes antérieures de l’histoire de l’art, mais elles prenaient pour la première fois le pas sur les autres. On en retient généralement les exemples les plus apparemment radicaux, dont Piet Mondrian et ses disciples Auguste Herbin ou Jean Hélion furent dans le Paris des années 1920- 1930 les exemples par excellence, qui prônaient une rupture radicale avec la réalité existante, une destruction ou un dépassement complet de celle-ci, pour proposer des systèmes totalisants, qu’ils remirent parfois en cause par la suite. C’est pour cette raison qu’on a pu penser que cette histoire s’était close avec la faillite des grandes utopies politiques du siècle, laissant la place, à partir des années 1970, à ce qu’on a appelé le postmodernisme, où l’art en serait réduit à traiter de luimême ou à revenir à ses anciennes fonctions. Pour peu cependant que l’on accepte que les utopies puissent aussi avoir un caractère provisoire, précaire, on se rend compte que la part utopique de la création artistique n’a pas disparu avec le modernisme mais qu’elle continue à agir comme un principe actif, moins guidé par l’affirmation autoritaire que par le doute, qui est consubstantiel à une époque marquée par la fin des grands systèmes et des solutions définitives. Elle s’incarne dans des œuvres qui sont autant de Fragiles utopies et, dans un regard rétrospectif, en décèle les prémices chez des artistes tenus pour mineurs au temps du triomphe du modernisme, en particulier des femmes, dont Sonia Terk-Delaunay est sans doute l’un des exemples les plus frappants. C’est ainsi qu’émerge une nouvelle généalogie, discontinue mais particulièrement vivante, qui trouve ses prolongements jusqu’à aujourd’hui et que le parcours que je propose parmi les artistes exposés par les galeries participant à Art Paris 2024 entend mettre en lumière.

Une telle proposition aurait pu être tentaculaire ou massive.  Elle se cantonne ici à vingt artistes de la scène française (en fait vingt-et-un car j’ai voulu rendre un hommage particulier  à Vera Molnár, qui vient de disparaître après  presque  cent ans d’une vie incroyablement remplie), c’est-à-dire de celles et ceux qui ont travaillé ou travaillent en France, une scène particulièrement riche et féconde dès lors que l’on sort de l’idée reçue que les mondes de l’art s’organiseraient autour de la confrontation entre un centre et des périphéries. J’ai décidé d’emblée de ne pas sélectionner plus d’un ou une artiste par galerie, ce qui a parfois donné lieu à des choix déchirants : ils et elles auraient donc pu être un peu plus nombreux et, dans les cas où un dilemme se présentait, j’ai privilégié celui ou celle qui avait le moins de visibilité ou qui était le plus ou la plus jeune. En revanche, en m’appuyant sur les propositions des galeries qui les représentent, j’ai tantôt sélectionné une seule de leurs œuvres, tantôt un ensemble appartenant à une même série ou bien rassemblé pour l’occasion. Je n’ai en tout cas jamais eu l’idée de réunir tous les artistes dont les œuvres incarnent des utopies fragiles, mais d’en singulariser certaines et certains, quel que soit les moyens artistiques qu’ils utilisent, en assumant pleinement la part de sensibilité subjective qui entre dans ce choix. Il s’agit moins d’un rassemblement thématique que sensible, j’y insiste.

Pour bon nombre de ces artistes, il s’agit de personnes avec lesquelles j’entretiens depuis plus ou moins longtemps des relations de proximité, sur les œuvres desquels j’ai écrit, dont je fréquente les ateliers ou les catalogues raisonnés, que j’ai exposés ici ou là, seuls ou collectivement. Ils et elles sont parfois très connus, parfois trop méconnus à mon sens, pour un ensemble de raisons qui tiennent parfois à leur positionnement de retrait géographique ou institutionnel, parfois à notre négligence ou à notre capacité d’oubli. Au fil des transformations de leur travail, je les retrouve chaque fois avec une grande joie, que je voudrais faire partager aux visiteurs d’Art Paris 2024, car les œuvres d’art valent d’abord pour l’expérience sensible, concrète, qu’elles proposent à celles et ceux qui prennent le temps d’en faire l’expérience. Ils et elles ont transformé mon rapport au monde, et continuent de le faire, en ouvrant des perspectives que, sans eux, je n’aurais jamais pu imaginer : de véritables espaces utopiques. Ils et elles sont rejoints ici par des artistes que je ne connaissais pas avant de concevoir ce parcours, ou que je connaissais mal, mais qui me sont apparus comme particulièrement engageants et dont je perçois qu’ils pourraient appartenir à la sorte de famille recomposée qui se constitue ainsi peu à peu, aux personnalités aussi différentes que celles qui constituent une famille biologique, dont les utopies tantôt convergent tantôt divergent, précisément parce que ce ne sont pas des utopies unitaires et totales mais des utopies fragiles.