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BRUXELLES : Cinéma – Une enquête dénonce les « cercle…

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BRUXELLES : Cinéma – Une enquête dénonce les « cercles fermés » du court-métrage européen

Le site Film Industry Watch révèle un système où réseaux et conflits d’intérêts pénaliseraient les jeunes cinéastes au profit d’intermédiaires.

Loin de l’image d’un écosystème bienveillant fondé sur le talent, le monde du court-métrage européen serait en réalité un circuit fermé, régi par des réseaux, des intérêts financiers et des conflits d’intérêts. C’est la conclusion d’une série d’articles publiés par le site d’investigation Film Industry Watch (https://filmindustrywatch.org/), qui met en lumière les mécanismes de « contrôle d’accès » (gatekeeping) qui placeraient les jeunes réalisateurs dans une position de vulnérabilité financière et professionnelle.

Un modèle économique opaque et risqué

L’enquête s’appuie sur plusieurs cas concrets pour illustrer une dynamique récurrente. L’un des exemples les plus détaillés concerne la société de distribution Radiator IP Sales. Un cinéaste, qui s’attendait à des frais initiaux de 1 000 à 1 500 €, se serait vu présenter un contrat-cadre pouvant engager jusqu’à 7 000 € de dépenses diverses (soit environ 9 300 € aujourd’hui avec l’inflation).

Ce contrat, examiné par Film Industry Watch, inclut une commission de 35 % sur toutes les recettes brutes, y compris les prix remportés en festival. Il autorise également la société à récupérer ses frais de marketing et de vente, en y ajoutant des « frais de marketing non-justifiables » (« non-accountable one-time Marketing Fee ») couvrant la présence en festivals, les voyages et l’hébergement. Bien que de telles structures ne soient pas illégales, elles soulèvent, selon l’enquête, des questions sur le rapport de force, particulièrement pour les cinéastes en début de carrière qui dépendent de ces intermédiaires pour accéder au circuit des festivals.

Le site rappelle avoir déjà documenté des pratiques similaires, citant le cas de François Morisset (Salaud Morisset), accusé par un réalisateur d’avoir exigé des paiements supplémentaires de 3 000 à 9 000 € pour une campagne aux Oscars non prévue au contrat initial.

Des conflits d’intérêts systémiques

Au-delà des aspects contractuels, l’investigation pointe un problème structurel : la concentration des fonctions entre les mains d’un petit nombre d’acteurs. Le fondateur de Radiator IP Sales, Ben Vandendaele, est présenté comme un cas d’école. Il apparaît tour à tour comme producteur, consultant, expert industriel, partenaire de prix en festival et distributeur.

Film Industry Watch a notamment documenté sa présence récurrente au sein du programme NISI MASA / European Short Pitch, une pépinière de talents financée sur fonds publics. Entre 2016 et 2019, plusieurs films produits par sa société y ont été sélectionnés alors qu’il y officiait simultanément comme consultant. De plus, sa société Radiator IP Sales était impliquée dans un prix de distribution décerné au sein de ce même programme.

Le partenariat entre Radiator et le DokuFest au Kosovo illustre également cette position de « gardien ». Le festival a publiquement annoncé sa collaboration avec la société, qui examine les films de la compétition nationale en vue d’une distribution internationale et dont un représentant remet le « Prix de la Distribution ». Pour les enquêteurs, le distributeur n’est plus un simple prestataire de services sur un marché ouvert, mais se retrouve positionné à la porte d’entrée même du système de reconnaissance.

La loi du silence et l’autocensure

Selon les témoignages recueillis, le pouvoir de ces réseaux ne s’exerce pas par des listes noires formelles, mais par une pression plus diffuse. Dans un écosystème restreint où les mêmes personnes officient comme jurés, consultants ou programmateurs de festivals, la réputation est cruciale. La crainte d’être étiqueté comme « difficile » ou « non coopératif » pour avoir remis en cause des frais ou des décisions inciterait de nombreux cinéastes à l’autocensure.

Cette dynamique crée une culture de la prudence, où il devient préférable de s’aligner sur les normes établies plutôt que de risquer une mise à l’écart informelle mais potentiellement dommageable pour une carrière naissante. Les cinéastes décrivent un sentiment d’isolement et une difficulté à contester des pratiques qu’ils jugent inéquitables.

Le paradoxe du financement public

Le rapport de Film Industry Watch souligne que cet écosystème est largement soutenu par des financements publics, qu’ils soient nationaux ou européens, dont l’objectif affiché est de promouvoir la diversité culturelle et l’émergence de nouvelles voix. Or, ces fonds publics, en étant distribués via ces circuits, contribueraient paradoxalement à légitimer un système perçu comme fermé et peu méritocratique.

L’organisation invite les professionnels du secteur ayant vécu des situations similaires à témoigner de manière confidentielle afin de rendre visible un schéma qui, jusqu’à présent, reste largement dans l’ombre. Les informations détaillées de l’enquête sont disponibles sur leur site (https://filmindustrywatch.org/the-price-of-access-in-europes-short-film-system/). Les personnes souhaitant prendre contact peuvent le faire via la page dédiée (https://filmindustrywatch.org/contact/).