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AIX EN PROVENCE : The Great Yes, The Great No, au Festiva…

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Floriane Dumont
27 Jan 2024

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AIX EN PROVENCE : The Great Yes, The Great No, au Festival d’Aix-en-Provence

De ce monde qui nous stupéfie chaque jour davantage, l’opéra ne nous divertit pas plus qu’il ne l’imite platement.

Il le raccorde aux temps immémoriaux et aux passions premières, dont il livre le spectacle brûlant avec ses moyens inimitables. L’Atride Iphigénie passant de victime à bourreau, l’élu Samson que sa force isole jusqu’au carnage, Butterfly vulnérable et obstinée à en mourir : l’édition 2024 est peuplée de ces destinées exemplairement ambivalentes. La violence, la folie, la destruction se déchaînent ; mais la fidélité, la volonté, la lutte pour la justice et l’émancipation leur font face. Voici l’humaine fragilité, résistant à sa propre barbarie à travers le plus sublime et pathétique des langages. Chaque édition du Festival possède une identité propre.

Deux dominantes donnent à celle-ci sa tonalité : française, elle fait entendre sa prosodie raffinée du Samson d’après Rameau au Pelléas et Mélisande de Debussy en passant par les Iphigénie de Gluck ; baroque, elle tend son arc chatoyant d’Il ritorno d’Ulisse in patria de Monteverdi à La clemenza di Tito de Mozart – s’enlaçant ainsi autour de la trinité qui domine l’opéra du XVIII e siècle et jette les bases de la modernité : Rameau, Gluck et Mozart. Elle célèbre également Puccini, dont on fête le centenaire de la disparition ; et le théâtre musical, avec un fascinant diptyque formé de Eight Songs for a Mad King de Peter Maxwell Davies et des Kafka-Fragmente de György Kurtág, mais aussi The Great Yes, The Great No, création du génial William Kentridge présentée à LUMA Arles.

THE GREAT YES, THE GREAT NO

Le Festival d’Aix-en-Provence a souvent apprécié la palette créative du metteur en scène et plasticien sud-africain William Kentridge : qu’il s’agisse d’opéra à grande échelle, avec La Flûte enchantée (2009) ou Le Nez de Chostakovitch (2011), ou de soirée plus intimiste, avec le Winterreise interprété par Matthias Goerne (2014). Le voici de retour pour un double projet : un spectacle de théâtre musical auquel s’adosse une exposition, tous deux visibles à LUMA Arles.

D’UN MONDE À L’AUTRE

Marseille, 1941 : un paquebot appareille pour la Martinique. Fuyant la France de Vichy, se retrouvent à son bord le surréaliste André Breton, l’anthropologiste Claude Lévi-Strauss, le peintre cubain Wifredo Lam, le romancier communiste Victor Serge et l’autrice allemande exilée Anna Seghers. The Great Yes, The Great No ajoute à l’Histoire sa couche de fiction, en augmentant cette liste de passagers bien réelle de plusieurs autres figures célèbres, créant un portrait de groupe signifiant : l’écrivain Aimé Césaire, les sœurs Nardal – Martiniquaises qui ont, avec Césaire et Senghor, théorisé le concept de « négritude » –, le philosophe Franz Fanon et Joséphine Bonaparte – autres Martiniquais –, Joséphine Baker, Trotsky et même Staline. Tous sont unis par la puissance symbolique de la traversée expérimentée tour à tour comme déracinement, exil ou réinvention – d’Afrique vers les Caraïbes, des Caraïbes vers l’Europe, de l’Europe en guerre vers un nouvel ailleurs. Que le nom du capitaine soit Charon – le nocher des Enfers sur le Styx – n’est pas un hasard : ce voyage transatlantique en temps de guerre fait accéder personnages et spectateurs à un autre monde, régi par une déconstruction des signes et des mots. Outre les écrits et propos de ces penseurs et artistes fameux, qui nourrissent par fragments le texte de la pièce, Charon porte la voix de la poésie de Bertolt Brecht.

UN SPECTACLE FOISONNANT

Conçu en collaboration avec Phala Ookeditse Phala, co-commissaire du Center for the Less Good Idea, incubateur artistique de Johannesburg, et le chef de chœur et danseur Nhlanhla Mahlangu, The Great Yes, The Great No tient tout à la fois de la pièce de théâtre, de l’oratorio et de l’opéra de chambre. L’époustouflante inventivité visuelle de William Kentridge, particulièrement liée à l’esprit du surréalisme, dialoguera avec la composition musicale de Nhlanhla Mahlangu, dans une dramaturgie mêlant « chœur grec », acteurs et danseurs, projections, masques et jeux d’ombres.