AIX EN PROVENCE : Songs and Fragments, au Théâtre Musical
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AIX EN PROVENCE : Songs and Fragments, au Théâtre Musical
De ce monde qui nous stupéfie chaque jour davantage, l’opéra ne nous divertit pas plus qu’il ne l’imite platement.
Il le raccorde aux temps immémoriaux et aux passions premières, dont il livre le spectacle brûlant avec ses moyens inimitables. L’Atride Iphigénie passant de victime à bourreau, l’élu Samson que sa force isole jusqu’au carnage, Butterfly vulnérable et obstinée à en mourir : l’édition 2024 est peuplée de ces destinées exemplairement ambivalentes. La violence, la folie, la destruction se déchaînent ; mais la fidélité, la volonté, la lutte pour la justice et l’émancipation leur font face. Voici l’humaine fragilité, résistant à sa propre barbarie à travers le plus sublime et pathétique des langages. Chaque édition du Festival possède une identité propre.
Deux dominantes donnent à celle-ci sa tonalité : française, elle fait entendre sa prosodie raffinée du Samson d’après Rameau au Pelléas et Mélisande de Debussy en passant par les Iphigénie de Gluck ; baroque, elle tend son arc chatoyant d’Il ritorno d’Ulisse in patria de Monteverdi à La clemenza di Tito de Mozart – s’enlaçant ainsi autour de la trinité qui domine l’opéra du XVIII e siècle et jette les bases de la modernité : Rameau, Gluck et Mozart. Elle célèbre également Puccini, dont on fête le centenaire de la disparition ; et le théâtre musical, avec un fascinant diptyque formé de Eight Songs for a Mad King de Peter Maxwell Davies et des Kafka-Fragmente de György Kurtág, mais aussi The Great Yes, The Great No, création du génial William Kentridge présentée à LUMA Arles.
SONGS AND FRAGMENTS
Une soirée de théâtre musical intitulée Songs and Fragments réunira au Théâtre du Jeu de Paume deux œuvres emblématiques de ce répertoire : Eight Songs for a Mad King de Peter Maxwell Davies (1969) et Kafka-Fragmente de György Kurtág (1987). Les deux ouvrages explorent les limites du minimalisme théâtral, tout en repoussant celles de la performance interprétative. Le travail du metteur en scène Barrie Kosky se rapprochera donc de l’installation, pensée comme arte povera afin de mettre en exergue la prouesse des artistes tout au long de ce diptyque.
UN ROI FOU
Évoquant la figure du roi George III (1738-1820), marquée par l’aliénation mentale, le monodrame de Peter Maxwell Davies est destiné à une voix d’homme et six instruments. Cet ensemble instrumental correspond à celui de Pierrot lunaire de Schönberg (flûte, clarinette, violon, violoncelle, piano), augmenté de percussions. Le chanteur doit maîtriser la vocalité contemporaine la plus exigeante, variant les modes d’émission non conventionnels sur cinq octaves, dans une « hyperperformance » à la violence saisissante. En compagnie de six musiciens de l’Ensemble Intercontemporain, le baryton Johannes Martin Kränzle incarnera ce rôle créé par le légendaire Roy Hart, qui voit George III tenter d’apprendre à chanter à ses oiseaux en cage. Le livret de Randolph Stow et la musique de Peter Maxwell Davies attaquent à l’acide la figure du monarque et quelques références britanniques… dont Händel. Plus d’un demi-siècle après leur scandale inaugural, les Eight Songs ont toujours autant d’impact.
UN ÉCRIVAIN EN DÉROUTE
Les quarante micro-pièces qui constituent les Kafka-Fragmente de Kurtág ont pour support verbal des propos personnels de l’auteur tchèque de langue allemande, extraits notamment du Journal, de la Correspondance ou des Réflexions sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin – un recueil d’aphorismes isolés regroupés à titre posthume. S’y dessine la figure d’un personnage perdu, tant dans sa vie que sur son chemin, dont la confession en instants décousus forme les éclats d’une mosaïque d’émotions. Destinée à une soprano et un violon, l’œuvre tient aussi de la performance, tant pour l’interprète vocale que pour l’instrumentiste, qui doit notamment user de la scordatura en direct. Elle sera portée par Anna Prohaska, soprano au prestigieux parcours aixois – allant de l’Académie (2003) à Zabelle (Picture a day like this, 2023) en passant par Morgana (Alcina, 2015) –, et par le violon de Patricia Kopatchinskaja, artiste plurielle à l’honneur du Festival 2021 où elle était notamment l’interprète vocale et instrumentale de Pierrot lunaire.


