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AIX EN PROVENCE : Samson, tragédie lyrique en cinq actes au…

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AIX EN PROVENCE : Samson, tragédie lyrique en cinq actes au Festival d’Aix-en-Provence

De ce monde qui nous stupéfie chaque jour davantage, l’opéra ne nous divertit pas plus qu’il ne l’imite platement.

Il le raccorde aux temps immémoriaux et aux passions premières, dont il livre le spectacle brûlant avec ses moyens inimitables. L’Atride Iphigénie passant de victime à bourreau, l’élu Samson que sa force isole jusqu’au carnage, Butterfly vulnérable et obstinée à en mourir : l’édition 2024 est peuplée de ces destinées exemplairement ambivalentes. La violence, la folie, la destruction se déchaînent ; mais la fidélité, la volonté, la lutte pour la justice et l’émancipation leur font face. Voici l’humaine fragilité, résistant à sa propre barbarie à travers le plus sublime et pathétique des langages. Chaque édition du Festival possède une identité propre.

Deux dominantes donnent à celle-ci sa tonalité : française, elle fait entendre sa prosodie raffinée du Samson d’après Rameau au Pelléas et Mélisande de Debussy en passant par les Iphigénie de Gluck ; baroque, elle tend son arc chatoyant d’Il ritorno d’Ulisse in patria de Monteverdi à La clemenza di Tito de Mozart – s’enlaçant ainsi autour de la trinité qui domine l’opéra du XVIII e siècle et jette les bases de la modernité : Rameau, Gluck et Mozart. Elle célèbre également Puccini, dont on fête le centenaire de la disparition ; et le théâtre musical, avec un fascinant diptyque formé de Eight Songs for a Mad King de Peter Maxwell Davies et des Kafka-Fragmente de György Kurtág, mais aussi The Great Yes, The Great No, création du génial William Kentridge présentée à LUMA Arles.

SAMSON

Il est des opéras oubliés. Il est des opéras perdus. Et il est des opéras « disséminés ». C’est le cas de Samson, tragédie lyrique en cinq actes et un prologue composée par Jean-Philippe Rameau sur un livret de Voltaire deux fois censuré (en 1734 et 1736) – ce qui entraîna l’abandon du projet. Rameau ne publia pas sa partition, dont l’original disparut. Mais il en réutilisa la musique dans plusieurs ouvrages ultérieurs, notamment Les Indes galantes, Castor et Pollux et Les Fêtes d’Hébé.

UNE LIBRE CRÉATION D’APRÈS SAMSON

Tous deux présents lors du Festival 2022 – avec Idomeneo, pour le premier, et Il Viaggio, Dante, pour le second –, le chef Raphaël Pichon, à la tête de l’Ensemble Pygmalion, et le metteur en scène Claus Guth ont choisi de reconvoquer Samson près de trois cents ans après sa dispersion. Raphaël Pichon a ainsi sélectionné les extraits d’opéras de Rameau susceptibles de provenir de la partition perdue, ou de servir musicalement la dramaturgie de ce Samson réinventé – bien plutôt que « reconstitué » – qui verra le jour au Théâtre de l’Archevêché. En lieu et place du dense livret de Voltaire, mais fidèlement à son esprit – visant à un sublime lavé de toute fioriture –, Claus Guth a écrit un scénario original, déroulant le fil d’une vie, de l’enfance à la mort du héros biblique. Deux artistes Américains incarneront Samson et son amante Dalila : le baryton Jarrett Ott et la soprano Jacquelyn Stucker (formidable Poppée à Aix en 2022). Dans le rôle de Timna, la première épouse de Samson, on retrouvera Lea Desandre – au parcours aixois emblématique, allant de l’Académie (lauréate 2016 du prix HSBC) aux premiers rôles (Annio dans La clemenza di Tito cette année, après Cherubino dans Le nozze di Figaro en 2021). Le rôle crucial de la Mère de Samson sera tenu par la comédienne Andréa Ferréol.

UN SUJET SENSIBLE

Le choix de Samson comme héros d’opéra était pour Voltaire et Rameau une audace notable. Investir les terres de la Bible n’était alors pas d’usage sur les scènes théâtrales. Et, connaissant la pensée de Voltaire, on peut imaginer combien ce projet d’« opéra philosophique », peut-être plus encore que d’« opéra sacré », parut risqué à la censure du temps. La parution des Lettres philosophiques en 1734, le scandale qu’elles déclenchèrent et leur condamnation par le Parlement de Paris s’ajoutèrent au « cas » Samson. Le caractère brûlant du personnage s’est accru au fur et à mesure des siècles et des exégèses. Élu de Dieu, doué tout à la fois d’une force herculéenne et d’une grande vulnérabilité, le mythe tragique de Samson s’agrège à d’autres grilles de lecture contemporaines – qu’il s’agisse du rapport aux femmes ou à la violence –, éclairant le héros/anti-héros au prisme non seulement de la religion, mais aussi de la politique ou de la sociologie.

UNE NARRATION À GRANDE ÉCHELLE

L’extrême tension et la densité tragique d’une telle figure invitent à la grande échelle narrative pour en comprendre tous les ressorts, de l’enfance à la maturité. Selon un processus de remémoration et de flash-backs mené par la Mère, la grandeur et la décadence de Samson seront ainsi revisitées. Le décor d’Etienne Pluss sera celui d’après la catastrophe – la destruction du temple des Philistins –, investi d’un design sonore (signé Mathis Nitschke) et visuel (vidéos de rocafilm) tissant une articulation organique avec la salle.