AIX EN PROVENCE : Les deux Iphigénie de Gluck, au Festival…
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AIX EN PROVENCE : Les deux Iphigénie de Gluck, au Festival d’Aix-en-Provence
De ce monde qui nous stupéfie chaque jour davantage, l’opéra ne nous divertit pas plus qu’il ne l’imite platement.
Il le raccorde aux temps immémoriaux et aux passions premières, dont il livre le spectacle brûlant avec ses moyens inimitables. L’Atride Iphigénie passant de victime à bourreau, l’élu Samson que sa force isole jusqu’au carnage, Butterfly vulnérable et obstinée à en mourir : l’édition 2024 est peuplée de ces destinées exemplairement ambivalentes. La violence, la folie, la destruction se déchaînent ; mais la fidélité, la volonté, la lutte pour la justice et l’émancipation leur font face. Voici l’humaine fragilité, résistant à sa propre barbarie à travers le plus sublime et pathétique des langages. Chaque édition du Festival possède une identité propre.
Deux dominantes donnent à celle-ci sa tonalité : française, elle fait entendre sa prosodie raffinée du Samson d’après Rameau au Pelléas et Mélisande de Debussy en passant par les Iphigénie de Gluck ; baroque, elle tend son arc chatoyant d’Il ritorno d’Ulisse in patria de Monteverdi à La clemenza di Tito de Mozart – s’enlaçant ainsi autour de la trinité qui domine l’opéra du XVIII e siècle et jette les bases de la modernité : Rameau, Gluck et Mozart. Elle célèbre également Puccini, dont on fête le centenaire de la disparition ; et le théâtre musical, avec un fascinant diptyque formé de Eight Songs for a Mad King de Peter Maxwell Davies et des Kafka-Fragmente de György Kurtág, mais aussi The Great Yes, The Great No, création du génial William Kentridge présentée à LUMA Arles.
IPHIGÉNIE EN AULIDE
IPHIGÉNIE EN TAURIDE
Au Grand Théâtre de Provence, l’ouverture du Festival 2024 mettra à l’honneur l’exceptionnelle affiche formée par la représentation des deux Iphigénie de Gluck (1714-1787) dans la même soirée – un défi rarement relevé.
UN DOUBLE BILL SENSATIONNEL
Quatre heures trente de musique – les deux partitions seront données dans leur quasi-intégralité – et une interprète unique dans le rôle-titre : la soprano américaine Corinne Winters incarnera Iphigénie en Aulide puis en Tauride sous la baguette d’Emmanuelle Haïm, et avec un Concert d’Astrée de retour à Aix après le mémorable Trionfo del Tempo e del Disinganno de 2016. À ses côtés, une distribution luxueuse associe la fine fleur du chant français : Véronique Gens (Clytemnestre), Nicolas Cavallier (Calchas), Florian Sempey (Oreste), Stanislas de Barbeyrac (Pylade) et Alexandre Duhamel (Thoas), sans compter Russell Braun (Agamemnon) et Alasdair Kent (Achille) et, pour l’autre rôle commun aux deux ouvrages, Soula Parassidis (Diane).
UN MYTHE EN DEUX ÉPISODES Dans la mythologie grecque, la figure d’Iphigénie se cristallise en deux moments distincts mais tous de
ux exemplaires de l’enjeu sacrificiel. Le premier est illustré dans Iphigénie en Aulide. À l’orée de la guerre de Troie, le roi de Mycènes Agamemnon se trouve empêché de lever l’ancre par la déesse Artémis, qui fait mollir le vent ; Agamemnon doit lui sacrifier sa fille Iphigénie. Selon les variantes du mythe, le sacrifice est accompli, ou bien transmué au dernier moment par la substitution d’une biche. Iphigénie est alors emportée par Artémis en Tauride. Là-bas, elle devient prêtresse de son culte, qui lui sacrifie les étrangers abordant le rivage ; c’est justement le cas de son frère Oreste, accompagné de Pylade… Porté par l’intervention de DianeArtémis, un heureux dénouement conclut ces péripéties, relatées dans Iphigénie en Tauride (1779).
UNE SOIRÉE CHEZ LES ATRIDES
On se doute que le metteur en scène russe Dmitri Tcherniakov – après ses lectures décapantes de Don Giovanni (2010), Carmen (2017) ou Così fan tutte (2023) – sera inspiré par l’effet miroir de cette sacrifiée devenue sacrificatrice, comme par la cruauté extrême des liens profonds unissant à chaque fois le bourreau et sa victime. Son sens aigu du huis clos physique et mental trouvera grain à moudre idéal avec les Atrides, cette archétypale famille maudite où chacun, prisonnier de son sang et d’un destin écrit par les dieux, semble être la composante d’un tableau clinique des pulsions les plus noires et violentes de la psyché humaine – allant de l’inceste à l’infanticide en passant par le parricide et le matricide. Tcherniakov animera donc ses personnages dans le décor unique d’une maison atemporelle, structure évidée tour à tour opaque ou transparente, à même d’abriter – ou plutôt d’enserrer –, à vingt ans de distance, les mésaventures sacrificielles et familiales d’un mythe qui universalise la violence intime.


