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PARIS : John R. MacArthur : « Un livre comme « La Question …

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PARIS : John R. MacArthur : « Un livre comme « La Question » aurait-il pu être publié aujourd’hui ? »

À travers l’exemple historique de *La Question* d’Henri Alleg, l’éditeur John R. MacArthur questionne l’audace des maisons d’édition modernes.

L’effervescence qui agite le monde de l’édition parisien, cristallisée par les « états généreux des artistes-auteurs du livre » tenus le 13 mai dernier suite aux remous au sein de la maison Grasset, a remis sur le devant de la scène les notions d’indépendance et de liberté éditoriale. Dans ce contexte, une tribune de John R. MacArthur, éditeur du prestigieux *Harper’s Magazine*, relayée par les éditions Agone, offre une perspective historique saisissante sur les dangers de la concentration financière dans le secteur du livre.

Un cas d’école : « La Question » d’Henri Alleg

Pour étayer sa réflexion, John R. MacArthur revient sur un épisode marquant de l’histoire intellectuelle et politique française : la publication de *La Question* d’Henri Alleg en 1958. Il évoque d’abord un souvenir personnel : « Sur le rebord de la fenêtre de mon bureau à Harper’s Magazine se trouve une photographie encadrée datant de décembre 2006, qui montre un homme âgé et souriant […] assis à côté du journaliste Henri Alleg, auteur de cet essai, l’un des plus célèbres témoignages politiques des années 1950 — une bombe écrite qui a révélé sa torture par des militaires français pendant la guerre     d’Algérie ».

Ce témoignage brutal sur les sévices subis par le journaliste communiste n’aurait peut-être jamais atteint le grand public sans le courage de son éditeur, Jérôme Lindon, à la tête des Éditions de Minuit. Maison fondée dans la clandestinité sous l’Occupation, elle portait en elle un ADN de résistance. Le succès du livre fut fulgurant, avec 60 000 exemplaires vendus en deux semaines, mais la réaction du pouvoir ne se fit pas attendre. « Sa réussite fut de trop pour le gouvernement français, qui recourut à la censure et à la saisie, ordonnée par un tribunal militaire, de la septième réédition du livre », rappelle MacArthur. Publier ce texte était un acte de défiance considérable.

L’indépendance, condition de la prise de risque

C’est là que réside le cœur de l’argumentation de l’éditeur américain. Il pose une série de questions fondamentales qui résonnent avec l’actualité de l’édition contemporaine, de plus en plus dominée par de grands conglomérats. « La Question aurait-il été publié — aurait-il vraiment vu le jour — sans la force morale de Jérôme Lindon ? », s’interroge John R. MacArthur.

Il poursuit en affinant sa pensée, liant directement la structure capitalistique d’une maison d’édition à sa capacité de prendre des risques : « Plus pertinent encore : Lindon aurait-il pu diffuser La Question si, à l’époque, il avait eu à demander la permission d’un conseil d’administration ou d’un propriétaire ? Bref, si Lindon n’avait pas été éditeur indépendant, le “groupe” auquel aurait appartenu sa maison d’édition aurait-il pris le risque juridique, politique et personnel de publier le livre d’Alleg ? ». Pour lui, la réponse est clairement non. L’indépendance financière et décisionnelle de Jérôme Lindon fut la condition sine qua non de la publication de ce texte essentiel.

Une inquiétude ravivée par la concentration du secteur

Ce retour historique n’est pas anodin. Il sert de miroir à la situation actuelle, symbolisée selon MacArthur par le rachat des Éditions de Minuit, maison emblématique de l’indépendance, par le groupe Madrigall (Gallimard) depuis le 1er janvier 2022. Ce mouvement de concentration, loin d’être un simple réajustement économique, représente pour lui une menace pour la diversité et l’audace éditoriale. Son jugement sur le passé est sans appel et lourd de sens pour le présent : « En 1958, j’en suis quasiment certain, Gallimard aurait refusé Lindon et Alleg… ».

Concluant sa chronique, John R. MacArthur cite l’éditeur André Schiffrin pour alerter sur les dangers de la marchandisation de la culture : « Il est grand temps que les politiques comprennent que le pillage du bien commun des mots est une affaire aussi grave que le gaspillage des ressources naturelles ». Une mise en garde puissante à l’heure où les auteurs eux-mêmes s’inquiètent de voir la logique financière primer sur la liberté de créer et de publier.

*Une première version de cette chronique est parue dans Le Devoir le 2 août 2021. La version intégrale est disponible sur le site Antichambre (https://9v741.r.sp1-brevo.net/mk/cl/f/sh/1t6Af4OiGsF30kpT1lLGtW2nXoYKqT/2I5y1TnjGVTz).*