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CANNES : Cinéma – Le concept de « bourgeois gaze » interroge la domination de classe sur grand écran
À l’occasion du Festival de Cannes qui débute demain, l’essai « Bourgeois gaze » de Rob Grams analyse la domination de la classe bourgeoise dans le cinéma.
Alors que le 79ème Festival de Cannes s’apprête à ouvrir ses portes ce mercredi 13 mai, projetant sur le monde entier les feux du glamour et de la création cinématographique, un essai paru plus tôt cette année vient jeter un pavé dans la mare de l’entre-soi culturel. Dans « Bourgeois Gaze », son premier livre publié le 4 février 2026, le journaliste Rob Grams dissèque un phénomène insidieux mais structurant : le monopole de la classe dominante sur les récits et les imaginaires diffusés sur grand écran.
Le « bourgeois gaze » : un regard qui se prétend universel
S’inspirant du concept féministe de « male gaze » (regard masculin), qui analyse la manière dont la culture visuelle est structurée par une perspective masculine hétérosexuelle, Rob Grams propose le terme de « bourgeois gaze ». Selon l’auteur, rédacteur en chef adjoint de *Frustration Magazine*, il s’agit d’une « manière de filmer le monde depuis une position sociale dominante qui se prétend universelle ».
Ce regard n’est pas neutre. Il serait, selon l’analyse de l’ouvrage, imprégné d’un mépris de classe plus ou moins conscient, d’un centrisme moralisateur qui juge les comportements populaires à l’aune de ses propres codes, et d’un rapport souvent fantasmé ou condescendant à la ruralité. L’essai met en lumière la surreprésentation des thématiques et des problématiques propres à la bourgeoisie (dîners mondains, crises existentielles dans de grands appartements parisiens, héritages compliqués), qui finissent par saturer l’espace narratif et par occulter la diversité des expériences sociales.
Un système de production socialement homogène
Pour Rob Grams, ce « bourgeois gaze » n’est pas le fruit du hasard mais la conséquence directe d’un système de production cinématographique verrouillé. Le livre pointe une réalité sociologique : le cinéma, bien qu’étant un art populaire dans sa réception, est très largement fabriqué par une minorité sociale. « Héritiers de milieux favorisés, enfants d’artistes ou de grands patrons, ce sont eux qui fabriquent l’essentiel des récits, décident quels personnages existent à l’écran et comment ils sont représentés », affirme la présentation de l’ouvrage.
Ce phénomène est renforcé par des mécanismes de cooptation bien connus, tels que le népotisme et un puissant entre-soi qui s’exerce des écoles de cinéma jusqu’aux commissions de financement. Cette homogénéité sociale à la tête de la création et de la production aboutit mécaniquement à une uniformisation des points de vue et à l’invisibilisation de pans entiers de la société.
Quels récits nous sont volés ?
L’essai, postfacé par la romancière Alice Zeniter, ne se contente pas de dresser un constat mais pose des questions fondamentales sur la richesse culturelle sacrifiée sur l’autel de cette domination. « Quelles voix, quels imaginaires émergeraient si l’art n’était pas monopolisé par une seule classe ? », interroge l’auteur. Cette interrogation en soulève une autre, plus poignante encore : « Quelle richesse de récits nous est volée ? ».
En analysant des films emblématiques de ce regard dominant, mais aussi en célébrant les œuvres qui « parviennent, malgré tout, à ouvrir des brèches », « Bourgeois Gaze » invite à une prise de conscience collective. À l’heure où les projecteurs se tournent vers la Croisette, l’ouvrage offre une grille de lecture critique pour déceler, derrière le faste des apparences, les rapports de force qui façonnent l’un des arts les plus influents de notre époque.


