MARSEILLE : Guerre du Vietnam – Des témoignages de vé…
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MARSEILLE : Guerre du Vietnam – Des témoignages de vétérans révèlent l’horreur des mutilations
Alessandro Portelli explore la brutalité de la guerre du Vietnam à travers des témoignages de vétérans rapportant des actes de torture.
Alors que l’Éducation nationale encourage en France le développement des classes “Défense” pour initier les jeunes à l’univers militaire, les éditions Agone, basées à Marseille, proposent une perspective radicalement différente. En publiant des extraits de l’ouvrage de l’historien Alessandro Portelli, *Histoire orale entre récits, imaginaires et dialogues*, la maison d’édition met en lumière la réalité crue et traumatisante du combat. L’auteur y rapporte les témoignages glaçants de soldats américains envoyés au Vietnam entre 1964 et 1975, offrant une plongée sans concession dans la mécanique de la déshumanisation.

Des récits d’une violence insoutenable
Les souvenirs des vétérans, collectés des années après les faits, décrivent des scènes où la violence dépasse l’entendement, se transformant en rituels macabres. Le démembrement des corps ennemis devient une pratique courante, une sorte de trophée de guerre témoignant d’une perte totale de repères moraux.
Plusieurs témoignages succincts illustrent cette obsession :
« Davis faisait des choses un peu folles. S’ils avaient de l’or dans la bouche, il leur arrachait, parce qu’il collectionnait l’or. Il s’était constitué une petite collection de dents en or… chaque fois qu’il voyait un Vietcong, il le poursuivait. Il était intelligent ».
« Armstrong était sans scrupules, les gars, totalement sans scrupules. Une nuit, [on en a tué deux]. Armstrong a tout de suite commencé à leur couper les oreilles et à les mettre dans son sac à dos. Puis il a coupé la tête de l’un et a tout mis dans le sac à dos ».
« Puis Emo a sorti de nouveau son petit sac. Il s’est bagarré avec les ficelles jaunes et l’a ouvert. Il a versé les dents humaines sur la table ».
Pour Alessandro Portelli, ces actes ne sont pas anecdotiques.
« Le démembrement des cadavres est l’expression d’une violence qui revient de manière obsessionnelle, à la fois comme expression des horreurs de cette guerre et comme métaphore de la désintégration de l’identité et de l’humanité de ceux qui l’ont commis », analyse-t-il.
Le traumatisme de l’acte inhumain
La guerre autorise, et parfois encourage, des actes que la conscience réprouve. Le retour à la vie civile confronte le vétéran à une fracture identitaire profonde : comment réconcilier la personne qu’il est en temps de paix avec l’auteur des actes commis en temps de guerre ? Le témoignage de William Gent, né en 1948, est particulièrement révélateur de ce schisme. Le narrateur omet d’abord les pronoms personnels, créant un flou sur l’identité de l’auteur des faits, avant d’assumer dans un souffle :
« Pris le couteau, coupé les couilles, arraché, un coup dans les tripes, poussé dans la bouche, forcé à avaler. Coupé les oreilles, coupé les côtes de la colonne vertébrale, arraché de la chair, et ils étaient vivants, torture, lourde, tu comprends ? Tout ça, je l’ai fait. Mais j’aimais pas ça, du tout. J’aime pas ça non plus aujourd’hui. Souvent, de retour à la maison, j’ai eu des cauchemars… ».
Cette dissociation entre le « je » du passé et le « je » du présent est au cœur du traumatisme. « Je suis allé au Vietnam comme un garçon naïf de dix-huit ans. Avant d’en avoir dix-neuf, j’étais devenu un animal quand je suis rentré à la maison trois mois plus tard, même ma mère avait peur de moi », raconte Arthur E. Woodley Jr, un autre soldat.
La déshumanisation comme spectacle
La violence pouvait être érigée en système, ritualisée pour endurcir les nouvelles recrues et renforcer la cohésion du groupe par la complicité. Un jeu macabre, nommé « Guts » (boyaux), en est une illustration terrifiante.
« À l’époque, il y avait un jeu qui s’appelait Guts, boyaux. Guts, c’était quand ils donnaient le prisonnier à une compagnie et qu’ils se mettaient tous en file indienne pour lui faire quelque chose. Il y avait des gars nouveaux dans la compagnie qui n’avaient jamais vu un soldat nord-vietnamien mort, et l’officier leur disait de se mettre dans la file. S’ils ne lui faisaient rien, il voulait qu’ils passent quand même devant lui et le regardent. C’est comme ça qu’on joue à ce jeu appelé Guts. Ils ont donc déshabillé le prisonnier et l’ont attaché à un arbre. Toute l’unité s’est mise en file. Deux cents personnes au moins. Le premier a pris une baïonnette et lui a crevé un œil. Il a mis la baïonnette sur le coin de l’œil et l’a arraché. J’étais étonné de voir qu’un œil est si grand. Ensuite, il lui a tranché l’oreille et l’a frappé sur la bouche avec un .45. Il lui a fait valser les dents et les a arrachées. Puis ils lui ont coupé la langue, l’ont coupé partout et l’ont aspergé d’insecticide. Ça lui a irrité tout le corps et sa peau est devenue blanche. À la fin, il a perdu connaissance ».
Le poids du regard extérieur
Alessandro Portelli note que ces actes, banalisés dans le huis clos du champ de bataille, deviennent insupportables dès qu’ils sont exposés à un regard extérieur, celui des médias notamment. La présence d’une caméra ou d’un journaliste réintroduit une norme sociale qui était abolie. « Bref, il y avait ces cadavres. D’abord, bien sûr, mes hommes leur ont coupé les oreilles. Ils les ont fait sécher pour les porter autour du cou. Arrivent la CBS et la United Press et ils voient ces cadavres sans oreilles ». Ce qui était perçu comme « naturel » entre soldats devient une chose à cacher, une preuve honteuse d’une humanité perdue.
Les témoignages cités sont extraits des ouvrages *Nam* de Mark Baker (1982) et *Bloods* de Wallace Terry (1992). La version intégrale de l’extrait du livre d’Alessandro Portelli est à retrouver sur le site Antichambre.
Les éditions Agone proposent également la lecture de la préface de Xavier Vigna de l’ouvrage *Histoire orale entre récits, imaginaires et dialogues*.
via Press Agence.

