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PARIS : Réalisme politique, rencontre avec Antoine DRESSE

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PARIS : Réalisme politique, rencontre avec Antoine DRESSE

Dans cet entretien pour la Revue Générale, Christopher Gérard interroge Antoine Dresse, auditeur de la promotion Tolkien, formateur, responsable du pôle éditorial de l’Iliade et encadrant de la vingtième promotion de la formation générale Iliade en Belgique.

L’occasion pour ce passionné de culture européenne de revenir sur son dernier ouvrage et de nous éclairer sur les règles et les finalités propres du politique.

La parution d’un lumineux essai dû à la plume d’un jeune penseur liégeois était l’occasion de mieux faire connaître un itinéraire non conformiste et comme à rebours du siècle. Créateur de la chaîne YouTube Ego non, Antoine Dresse s’est attelé à un ambitieux projet de redécouverte d’un continent perdu de la pensée européenne, de Cicéron à Berdiaeff.

Dans Le réalisme politique. Principes & présupposés, Antoine Dresse analyse avec autant de rigueur que de finesse les rapports complexes entre idée et politique – ce dernier terme étant ici masculin, le politique, comme « art des possibles » (Aristote), que nous distinguerons de la politique, par essence contingente. Depuis l’Antiquité, depuis au moins Platon, Aristote et même l’Indien Kautilya,  des penseurs tentent de clarifier cette tendance récurrente de soumettre le politique à des dogmes plus ou moins rigides, de l’enfermer dans les rets de l’idée, bref à comprendre en quoi consiste le hiatus entre morale et politique afin d’éviter toute confusion. Machiavel, Hobbes et Schmitt sont ici conviés pour mieux définir le caractère autonome du politique, qui ne se réduit ni à l’économie, ni à la morale, ni à l’esthétique. Loin de proposer un quelconque éloge du cynisme, Antoine Dresse propose des pistes de libération intellectuelle d’avec les dogmes moralisateurs qui, paradoxalement, peuvent justifier le cynisme. Être machiavélien permet en effet de décoder les propagandes machiavéliques des « libérateurs » et des « révolutionnaires », qui n’aboutissent souvent, malgré leurs présupposés en apparence généreux, qu’à la guerre de tous contre chacun.

CG : Pouvez-vous vous présenter et retracer votre itinéraire intellectuel et philosophique ?

AD : Je suis né à Liège en 1996 et j’y ai vécu jusqu’à mes dix-huit ans. L’amour de la littérature et de l’art m’a été inculqué très tôt dans ma famille. Pour reprendre une belle expression de Joseph de Maistre, j’ai découvert le monde antique enfant, « sur les genoux de ma mère », à travers les récits qu’elle me faisait de la mythologie grecque pour m’endormir. « Et c’est ainsi, écrivait Maistre, que mes oreilles, ayant bu de bonne heure cette ambroisie, n’ont jamais pu souffrir la piquette. » Toutes proportions gardées, j’ai un peu le même sentiment que le comte savoisien ! La culture grecque n’est en effet pas anodine, elle vous communique pour toujours, et à jamais, le sens d’une hiérarchie des valeurs face auxquelles de nombreux slogans modernes n’apparaissent que comme des simulacres de valeurs.

Passionné par la culture européenne, j’ai appris l’anglais, l’allemand et le russe quand j’étais adolescent. À l’âge de 18 ans, avant de commencer l’université, j’ai décidé de passer plusieurs mois à Heidelberg, en Allemagne, et à Saint-Pétersbourg, en Russie, pour perfectionner la connaissance de ces langues et pour découvrir la mentalité de ces pays. Cette expérience a sans nul doute contribué à consolider en moi un attachement extrêmement fort à l’Europe. À mon retour, j’ai suivi des études de philosophie à Bruxelles, ainsi qu’à Fribourg, en Suisse, pour une année. Dans le cadre de mes études, je me suis spécialisé dans la philosophie médiévale : mon travail de fin de cycle ainsi que mon mémoire portaient respectivement sur la Providence chez Saint Augustin et sur le concept de déification (Θέωσις) chez Jean Scot Érigène, un grand esprit de la renaissance carolingienne. Mais mes lectures personnelles étaient loin de se limiter à ce domaine. C’est pendant ces années universitaires que je me suis véritablement formé intellectuellement de mon côté, en lisant tout ce que je pouvais trouver comme vieux livres dans les bouquineries de la capitale. Mes lectures étaient assez diverses, m’intéressant aussi bien à Rousseau qu’à Joseph de Maistre, à Proudhon qu’à Bossuet ou à Nietzsche qu’à Kierkegaard. En littérature, j’eus alors aussi des coups de foudre pour des auteurs comme Chateaubriand, Balzac, Barbey d’Aurevilly, Anatole France, Dante, Mistral ou Schiller par exemple.

Après avoir obtenu mon « Master » en philosophie, je me suis installé en Pologne, à Varsovie, où j’ai vécu un peu plus de deux ans. Là, j’ai développé mon activité de vidéaste, que j’avais amorcée à la fin de mes études, et j’ai commencé à collaborer avec la revue Éléments ainsi qu’avec l’Institut Iliade, dont je suis devenu le responsable éditorial. En Pologne, je me suis aussi bien sûr familiarisé avec l’histoire politique et littéraire polonaise, qui m’a permis de mieux comprendre la perspective de cette « Europe centrale » encore trop méconnue. Et enfin, je suis revenu vivre dans les environs de Liège récemment.

CG : Vous considérez-vous comme antimoderne, et si oui, comment définir ce terme rendu célèbre par le stimulant essai d’A. Compagnon (si réserves sur ce livre, expliquez) ? Quelles sont à vos yeux les principales nuisances idéologiques actuelles ?

AD : La question est délicate en raison de l’ambiguïté même du mot « modernité ». Et au fond, le terme mis en avant par Antoine Compagnon n’échappe pas non plus à cette ambiguïté. Comme l’écrivait très justement cet auteur : « les véritables antimodernes sont aussi, en même temps, des modernes, encore et toujours des modernes, ou des modernes malgré eux. » Et il ajoutait ceci, qui me plaît beaucoup : « Les antimodernes […] ne seraient autres que les modernes, les vrais modernes, non dupes du moderne, déniaisés. » Selon cette perspective, les antimodernes participeraient d’autant plus à la modernité qu’ils en auraient compris le cœur sans se laisser abuser par ses idéaux.

En ce sens, donc, je me reconnais – modestement ! – dans la galaxie des penseurs « antimodernes » qui, bien que critiques farouches de leur temps, n’en étaient pas moins les fils. Pour autant, plus le temps passe et moins je revendiquerais pour moi-même ce qualificatif. Penser « contre » – anti – m’intéresse moins que penser « avec », « au cœur » de la modernité, et d’en assumer le caractère double et ambigu.

En effet, la modernité renvoie d’abord aux idéaux émancipateurs de la nouvelle vision du monde universaliste et égalitaire du xviiie siècle. De même que l’ère chrétienne avait été « moderne » par rapport à l’antique, l’époque contemporaine sera « moderne » en sécularisant les idéaux du christianisme par rapport aux sociétés de l’Ancien Régime. Mais n’est pas moins « moderne » la réaction philosophique qui est née en face, avec des penseurs comme Giambattista Vico, Herder ou Edmund Burke, par exemple : insister sur l’ancrage culturel de l’homme, sur l’importance de l’histoire et de la société dans la constitution de son esprit et penser la tradition comme un concept politique sont, paradoxalement, des discours modernes, eux aussi. Zeev Sternhell parlait d’ailleurs d’une « autre modernité », et cette formule me paraît fort heureuse.

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SOURCE : Institut ILIADE pour la longue mémoire européenne.