PARIS : 2024-2029, la poussée populiste en Europe, réalité…
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PARIS : 2024-2029, la poussée populiste en Europe, réalité électorale et limites institutionnelles
À en croire les commentaires unanimes, une irrésistible poussée des partis « populistes » de droite (souverainistes/droite radicale) va submerger le continent lors des élections européennes de juin prochain.
Pour les plus sombres prévisionnistes, ce succès électoral conduira à une totale recomposition, voire à un risque de blocage des institutions européennes.
Si le pronostic d’une progression électorale des partis de droite radicale n’est guère risqué, il semble beaucoup plus aventureux de diagnostiquer une paralysie du système ou même son bouleversement complet.
I. « Des » droites populistes, pas « une » droite populiste
Avant même de se projeter sur les possibles résultats du 9 juin, il faut considérer l’état actuel des forces parlementaires : la droite dite « populiste » comprend environ 140 députés (sur 705, donc moins d’un petit quart du Parlement européen) et est divisée en 3 groupes parlementaires distincts.
Cet éclatement ne doit rien au hasard ni à des arguties bureaucratiques strasbourgeoises mais reflète bien des clivages idéologiques, historiques et tactiques très significatifs dont beaucoup perdureront dans les mois et années à venir.
- Le principal groupe « populiste », ECR (Conservateurs et Réformistes Européens), compte 68 élus, principalement issus du PiS polonais et de Fratelli d’Italia (le parti de Giorgia Meloni) ;
- Le deuxième groupe, plus radical, est ID (Identité et Démocratie), dont la Lega, le RN et l’AfD sont les piliers. Il pèse une soixantaine d’élus ;
- Le groupe des non-inscrits comprend le contingent non négligeable des élus du Fidesz hongrois (12 membres), qu’aucun des autres groupes n’a voulu accueillir après leur départ du PPE en 2020.
Ces forces ne sont jamais parvenues à s’allier au sein d’un même groupe en raison de divergences liées à leurs trajectoires nationales propres mais surtout à des approches différentes sur des enjeux majeurs.
- La guerre en Ukraine a cristallisé des positionnements incompatibles, entre transatlantisme et soutien sans réserve à l’Ukraine affichés par le groupe ECR, et les ambiguïtés voire le soutien à Moscou qui prévaut toujours chez ID. Compte-tenu de l’importance stratégique de ce sujet, les lignes rouges (OTAN, États-Unis, Russie) ne risquent pas de bouger et empêchent des rapprochements plus poussés.
- Le positionnement global vis-à-vis de l’UE est également un sujet contentieux. Au-delà de la critique partagée sur les dérives technocratiques et le refus de tout glissement intégrationniste/fédéraliste, il existe une claire différence d’approche entre les partis conservateurs exerçant ou ayant exercé le pouvoir (Italie mais aussi Pologne ou même Hongrie) et leurs « cousins » radicaux coincés dans des postures d’opposition. On observe ainsi une forme de conversion pragmatique de la part des populistes au pouvoir, qui, tout en conservant une rhétorique anti-Bruxelles très virulente à usage interne, s’accommodent plutôt des mécanismes européens, particulièrement sur le plan financier. L’évolution de Giorgia Meloni en est évidemment l’illustration la plus flagrante, mais même les cas polonais et hongrois ont montré que les dirigeants les plus incisifs contre Bruxelles n’ont jamais franchi une certaine limite. Position très différente du groupe ID, au sein duquel affleurent toujours les velléités d’exit comme en atteste la réactualisation récente par l’AfD d’une campagne évoquant explicitement une sortie de l’UE.
- Même sur des sujets apparemment consensuels pour toutes les forces de droite radicale, des clivages profonds perdurent. Ainsi, l’immigration fait figure de ciment de tous ces partis souverainistes. Mais à y regarder de plus près, passé le slogan commun anti-immigration, les politiques varient selon les pays. La logique géographique et nationale prime largement sur les affinités idéologiques. Ainsi, la droite radicale d’un pays de première entrée, comme l’Italie, va plaider pour la solidarité européenne et la relocalisation des migrants. Les droites d’Europe centrale, ou les droites radicales occidentales non gouvernementales, vont résolument s’y opposer et en feront un casus belli.
La division qui prévaut à la droite de la droite est donc ancrée dans des clivages qui touchent à la substance des convictions comme aux considérations tactiques plus conjoncturelles. Elle ne s’effacera donc pas après juin 2024.
Les questions de leadership vont s’amplifier avec des modifications des rapports de forces internes à chacun des groupes populistes :
- Au sein d’ECR, les Italiens de Giorgia Meloni vont supplanter le PiS polonais, faisant basculer le centre de gravité du groupe vers le centre droit.
- Au sein d’ID, la Lega va perdre sa prééminence au profit du RN mais aussi de l’AfD, dont la radicalité effraie jusqu’à ses propres alliés.
- L’acceptabilité du Fidesz au sein de ces groupes reste une question, sa radicalité le rendant compatible avec ID mais le fait d’être un parti de gouvernement l’inclinant plutôt à rechercher une alliance avec ECR, où il risquerait toutefois de n’être qu’un « junior partner » d’une Giorgia Meloni en position de force.
L’incontestable poussée quantitative de la droite radicale recouvrira donc optiquement une fragmentation qualitative.
SOURCE : Fondation pour l’innovation politique – La Newsletter du 18 avril 2024

