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VIENNE : Histoire – Quand la nature et les corps deve…

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VIENNE : Histoire – Quand la nature et les corps devenaient des armes de guerre

Un projet de recherche analyse comment la nature et les corps humains furent instrumentalisés comme armes durant la Première Guerre mondiale.

La destruction du barrage de Kakhovka en Ukraine en juin 2023, inondant des centaines de kilomètres carrés, a brutalement rappelé comment l’environnement peut être délibérément utilisé comme une arme. Si l’événement a choqué, la tactique n’est pas nouvelle. Sur le front de l’Est de la Première Guerre mondiale, cette instrumentalisation de la nature et des corps humains a atteint un niveau systémique. C’est ce que révèle un nouveau projet de recherche international, « Forging Wartime Biopolitics: Refugees and Environment in World War I », financé par le Fonds autrichien pour la science (FWF) dans le cadre du programme européen Weave. Menée par les historiens Kerstin von Lingen (Université de Vienne), Oksana Nagornaia (Université Humboldt de Berlin) et Kamil Ruszala (Université de Cracovie), cette étude pionnière croise histoire des déplacements de masse, histoire médicale et histoire environnementale.

La biopolitique, ou le contrôle des corps

Le projet s’articule autour du concept de « biopolitique », développé par le philosophe Michel Foucault pour décrire une forme de pouvoir moderne qui intervient dans les processus biologiques et sociaux de la vie humaine. Les chercheurs appliquent cette grille de lecture aux actions des empires austro-hongrois, allemand et russe. « La destruction délibérée de la nature était particulièrement marquée sur les lignes de front […] Nous lions ce phénomène au concept de biopolitique, qui examine le contrôle étatique et l’optimisation des corps humains », explique l’historienne Kerstin von Lingen. Dans les régions multiethniques de l’Est, les puissances belligérantes ont imposé une vision du monde antisémite et raciste, considérant les populations locales comme sous-développées. Ce contrôle s’est exercé par des mesures médicales forcées, comme des campagnes de vaccination ou d’épouillage à grande échelle, transformant la médecine en outil de domination. « La Première Guerre mondiale était aussi une guerre de médecins. Le rôle des médecins militaires sur le front de l’Est n’a été que très peu étudié jusqu’à présent », souligne Oksana Nagornaia.

L’environnement comme champ de bataille

L’étude met en lumière la destruction systématique de la nature comme tactique militaire. Pour freiner l’avancée des troupes russes en Galice, l’armée austro-hongroise a pratiqué la politique de la terre brûlée, détruisant villages et infrastructures. Des barrages ont été construits pour inonder de vastes terres fertiles, les champs pétrolifères ont été incendiés et les nappes phréatiques durablement contaminées. Les besoins logistiques des armées ont également eu un impact écologique dévastateur. « Les trois immenses armées qui se sont battues sur le front de l’Est ont laissé d’énormes cicatrices dans le paysage. Des forêts primaires en Pologne et en Biélorussie ont été complètement décimées et brûlées pour le combustible. Cela a entraîné la disparition des derniers bisons d’Europe sauvages », détaille Oksana Nagornaia. Pour documenter cette guerre écologique, les chercheurs utilisent des outils de sciences humaines numériques, cartographiant les données d’archives sur un système d’information géographique (SIG).

Les populations civiles, une ressource pour la guerre

Au-delà de l’environnement, ce sont les corps humains qui ont été transformés en ressources. Les déplacements forcés et le travail obligatoire étaient monnaie courante. Les archives de guerre de Vienne conservent des images illustrant le sort des femmes réfugiées en Roumanie. Après que les armées britannique et russe eurent incendié les installations pétrolières lors de leur retraite, l’administration austro-allemande a réquisitionné ces femmes pour déblayer les boues restantes. « Du point de vue militaire, c’était logique, car les hommes avaient tous été déportés ou mobilisés pour la guerre. Cette pratique n’était pas un cas isolé. Les femmes de la population civile ont également été utilisées lors des inondations et de la construction de barrages en Galice », précise Oksana Nagornaia. Les corps des femmes, comme ceux des hommes, étaient réduits à leur utilité physique, devenant de simples outils au service de l’effort de guerre.

Une recherche aux échos contemporains

Cette analyse de la Première Guerre mondiale offre un éclairage historique sur des crises actuelles comme le changement climatique, l’écocide et les guerres modernes. Elle démontre que les blessures de guerre marquent durablement les sociétés mais aussi les paysages. Le projet, qui s’étend de 2026 à 2028, permet de mieux comprendre les interconnexions complexes entre conflits, migrations et catastrophes environnementales.

Plus d’informations sont disponibles sur le site du projet (Project Website), son blog (Blog: Global History of Refugees) et son podcast (Transit-Podcast).