TCHAOUROU : Rencontre avec Son Altesse Sérénissime le Duc d…
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TCHAOUROU : Rencontre avec Son Altesse Sérénissime le Duc de Carnoville, entre histoire et autonomie traditionnelle
Dans la commune de Tchaourou, au cœur du département du Borgou, se trouve Carnoville, un royaume traditionnel dont l’histoire témoigne des multiples strates du passé béninois.
Nous avons eu l’honneur de nous entretenir avec Son Altesse Sérénissime le Duc de Carnoville, Osborne III, roi traditionnel de cette localité, pour évoquer l’histoire singulière de son royaume et sa place dans le Bénin contemporain.
Un roi au parcours impressionnant
Avant d’aborder l’histoire de Carnoville, il convient de présenter le parcours de Son Altesse Sérénissime. Une particularité intéressante mérite d’être soulignée : bien qu’il soit le roi traditionnel de Carnoville, Osborne III préfère utiliser le titre de Duc plutôt que celui de Roi. Cette préférence fait de lui possiblement le seul cas d’un chef africain ayant choisi de « dégrader » son propre titre, une démarche pour le moins inhabituelle dans le contexte des chefferies traditionnelles.
Détenteur de cinq diplômes universitaires, le Duc de Carnoville allie, comme de nombreux chefs traditionnels africains aujourd’hui, responsabilités traditionnelles et carrière professionnelle. De nationalité britannique, Son Altesse Sérénissime a vécu une grande partie de sa vie en Asie avant de s’installer en Europe, où il réside actuellement avec son épouse, la Duchesse, et leurs trois enfants : deux fils et une fille. Dans sa vie professionnelle, il occupe les fonctions de président d’une université au Texas, aux États-Unis, un établissement qui accueille de nombreux étudiants africains. Il est également professeur titulaire en management, domaine dans lequel il a mené une carrière internationale.
Cette combinaison – roi traditionnel d’un côté, universitaire de haut niveau de l’autre – illustre bien la réalité contemporaine des autorités traditionnelles africaines, qui sont souvent des professionnels accomplis dans divers domaines. Cette double perspective permet à Son Altesse Sérénissime d’apporter une vision internationale et académique à la gouvernance de son royaume, tout en restant profondément ancré dans les traditions de Carnoville.
Un nom qui raconte l’histoire
Le nom même de Carnoville – ou Carnotville avec un T, selon certaines transcriptions – témoigne de l’histoire de cette localité. « Carnoville, comme n’importe quel endroit au Bénin, est un lieu d’une ancienneté incroyable », explique Son Altesse Sérénissime. « Mais le nom français de Carnoville vient de son histoire en tant que base militaire française au XIXe siècle. »
Cette appellation rappelle la période où les autorités françaises avaient établi une présence militaire dans la région, marquant ainsi l’histoire locale d’une empreinte qui perdure jusqu’à aujourd’hui dans la toponymie. L’histoire de Carnoville porte également la marque d’un événement tragique : un accident d’avion qui s’est produit dans la localité en 1940, ajoutant une autre couche à la mémoire collective de ce lieu chargé d’histoire.
Une coexistence pragmatique
L’une des particularités du système politique béninois réside dans la coexistence entre les structures administratives modernes héritées de l’État-nation et les autorités traditionnelles qui continuent de jouer un rôle important dans de nombreuses communautés. Le Duc de Carnoville est l’un des nombreux chefs coutumiers, rois et chefs traditionnels du Bénin dont l’autorité est protégée par la Constitution.
Son Altesse Sérénissime décrit cette relation en termes pragmatiques : « En général, le gouvernement nous laisse faire ce que nous voulons et nous le laissons faire ce qu’il veut. »
Cette formule, aussi simple qu’elle puisse paraître, résume une réalité complexe. Dans les faits, les autorités traditionnelles comme Son Altesse Sérénissime exercent leur pouvoir dans un espace relativement autonome, gérant les affaires communautaires, les questions coutumières et les conflits locaux selon les traditions établies. De son côté, l’administration moderne s’occupe des questions de gouvernance nationale, de développement infrastructurel et de services publics.
« À part les interactions avec quelques rois bien connus, notre gouvernement national laisse généralement les chefs traditionnels tranquilles », précise le Duc. Cette autonomie relative permet aux royaumes traditionnels de préserver leurs modes de fonctionnement tout en s’inscrivant dans le cadre plus large de la République du Bénin.
Le projet touristique inachevé
Comme de nombreuses localités béninoises riches en histoire et en culture, Carnoville a longtemps caressé l’ambition de développer son potentiel touristique. « Il existe depuis longtemps un projet pour encourager le tourisme à Carnoville », confie le Duc, avant d’ajouter avec un certain regret : « mais cela semble avoir stagné. »
Ce projet touristique inachevé reflète un défi plus large auquel fait face le Bénin : celui de valoriser son patrimoine historique et culturel exceptionnel pour en faire un moteur de développement économique. Le pays regorge de sites d’intérêt historique, de traditions vivantes et de royaumes traditionnels qui pourraient attirer des visiteurs béninois et internationaux. Pourtant, le passage de l’intention à la réalisation s’avère souvent difficile.
Les raisons de cette stagnation peuvent être multiples : manque de financement, difficultés d’accès, absence d’infrastructures touristiques adéquates, ou simplement le fait que d’autres priorités ont pris le dessus. Néanmoins, l’intérêt du Duc pour ce projet témoigne d’une conscience claire des opportunités que représente le tourisme pour le développement de sa communauté.
Un royaume dans le Borgou
Situé dans la commune de Tchaourou, Carnoville s’inscrit dans le riche tissu culturel et historique du département du Borgou. Cette région du centre-nord du Bénin est connue pour ses traditions guerrières, ses royaumes historiques et son rôle important dans l’histoire précoloniale du Dahomey.
Le royaume de Carnoville, bien que moins connu que certains grands royaumes béninois, fait partie intégrante de cette mosaïque de chefferies et de royaumes traditionnels qui continuent de structurer la vie sociale et culturelle dans de nombreuses régions du pays. Le Duc, en tant que roi traditionnel, incarne cette continuité historique, servant de pont entre le passé ancestral et le présent moderne.
L’avenir béninois
Au-delà des défis spécifiques auxquels fait face Carnoville, Son Altesse Sérénissime Osborne III exprime un optimisme fondamental quant à l’avenir de son pays : « L’avenir est prometteur pour les Béninois. »
Cette confiance dans l’avenir du Bénin repose sans doute sur les nombreux atouts du pays : sa stabilité politique relative dans une région parfois turbulente, sa richesse culturelle exceptionnelle, le dynamisme de sa jeunesse, et les opportunités de développement qui s’ouvrent progressivement.
Pour Carnoville comme pour l’ensemble du Bénin, le défi reste de trouver le juste équilibre entre préservation des traditions et développement.