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PARIS : Ulysse dans le monde d’Hermès, de Jean-Michel ROPARS

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PARIS : Ulysse dans le monde d’Hermès, de Jean-Michel ROPARS

En lisant ce livre très fouillé, ambitieux et de belle tenue, on apprend beaucoup de choses sur cette figure divine « si profondément originale dans ses innombrables contradictions ».

Avant toute chose, on ne voudrait pas manquer de saluer l’ambition de ce travail de synthèse, qui retrace une belle aventure intellectuelle (osons le dire : une odyssée) à travers un immense corpus documentaire et une bibliographie très riche et fait ressortir une myriade de facettes d’une figure divine très mystérieuse. Ainsi, la première partie souligne très bien le côté philanthropos (ami des hommes) d’Hermès et sa dimension « roturière » de tâcheron des dieux, exploitée à des fins comiques par Lucien de Samosate. Cela le rapproche indéniablement des hommes, mais qu’en est-il d’Ulysse ?

Développant le propos de la Laurence Kahn sur Hermès dieu de l’union des contraires, trickster volontiers amoral, Ropars contribue à mettre en valeur l’ambivalence d’Ulysse, qui trouve son illustration la plus frappante dans les nombreux doubles qu’il doit affronter. Odysseus n’est-il pas étymologiquement « le détesté » ? L’auteur expose clairement cette lutte contre soi, qu’il résume comme une « situation d’attraction/répulsion » (p. 46) : quand il lutte contre Iros, réduit au silence Thersite, tue Dolon, trahit Palamède, il n’est guère contestable que le héros affronte aussi des facettes de sa propre personnalité. Toutefois, il peut sembler un peu facile, au nom de cette coincidentia oppositorum, d’associer le héros à la position centrale (p. 42-43) comme aux « espaces liminaires » et « confins » (pp. 38, n. 140 et 135) où se meut Hermès : dans ces conditions, quels sont donc les lieux non odysséens ? Ce systématisme biaise le propos, au point de déformer parfois sensiblement le portrait d’Ulysse.

Ainsi, le roi d’Ithaque n’est certes pas le plus grand des guerriers, surtout compte tenu de la compétition ; il paraît toutefois exagéré de dire qu’il « n’est pas non plus un guerrier très courageux » (p. 56) ou qu’il se montre « plutôt lâche, comme toujours » (p. 113) : fuir devant un ennemi manifestement plus fort est loin d’être accablant dans l’Iliade (Hector était-il lâche ?). Il nous semble mesquin de considérer le massacre des prétendants comme « guère glorieux » (p. 27) et l’épreuve de l’arc s’apparente bien à une aristie. Ajoutons que, si l’arc et les flèches sont souvent décriés par les héros principaux, il y a quelque opportunisme poétique en la matière : le traître Pandaros manie l’arc, mais aussi le frère d’Ajax, Teucer ; il s’agit aussi d’un apanage d’Héraclès, qu’il serait mal venu de qualifier de lâche. Pour rester dans le domaine indo-européen, Georges Dumézil notait que l’épée servait parfois d’arme « minima » attribuée à la troisième fonction, opposée à l’épieu, à l’arc ou à la massue des souverains et des guerriers. On ne saurait donc être trop catégorique dans la disqualification de l’arc et des archers : ici, comme souvent, il faut mieux prendre en compte l’économie globale de l’œuvre littéraire.

Pareillement, Ropars force le trait quand il évoque le rapport d’Hermès et d’Ulysse à la nourriture : le fait qu’Hermès soit un dieu vorace est notable, mais cette observation s’appuie essentiellement sur l’Hymne homérique et sur la comédie. Les exigences de l’argumentation amènent à fausser encore le portrait d’Ulysse : ainsi, on ne nous dit nulle part qu’il « se précipite sur les mets » (p. 65) chez Calypso. Le contresens est complet quand on affirme que, lors de son ambassade, Ulysse commence par parler de nourriture à Achille, « type même du héros que ces préoccupations normalement indiffèrent » (p. 61) : au contraire, c’est le Myrmidon qui demande à Patrocle de servir à manger, tandis qu’Ulysse revient à l’ordre du jour. De surcroît, on peine à imaginer que les héros typiques soient indifférents à la nourriture, leurs festins répétés ayant même indisposé les savants du XVIIe siècle ; remarquons d’ailleurs que les larmes ne déprécient pas davantage un héros homérique, à moins de supposer que Priam et Achille partagent cette « caractéristique féminine » (p. 167, n. 402).

Par conséquent, si ce développement relève bien la dimension concrète des épopées homériques, il tourne au réquisitoire déplacé contre la « gloutonnerie » du personnage (p. 61-63). La mythologie proposait des figures de gloutons monstrueux ou héroïques nettement plus convaincantes, qu’il s’agisse d’Amycos, Idas ou même Héraclès : la faim prosaïque d’un aventurier naufragé à répétition fait pâle figure en comparaison. Ces interprétations faiblement étayées sont cependant le point de départ d’un glissement à l’issue duquel l’auteur affirme avec un bel aplomb qu’Ulysse est habité par « une obsession sur la nourriture qu’on qualifierait volontiers de gloutonnerie, la couardise, la cleptomanie » (p. 101) ; du fait qu’Ulysse se soucie de se nourrir, on en arrive à parler d’une « incroyable et constante voracité » (p. 169), qui le pousse à « s’empiffrer » (p. 172). La méthode est plus que contestable. Ajoutons cependant que le dossier comparatiste peut encore étayer la caractérisation proposée pour Ulysse, Hermès ou les deux : dans la Gylfaginning nous voyons le dieu trickster Loki engagé dans un concours de gloutonnerie, où il affronte un nommé Logi… Dans les recherches d’Axel Olrik sur les « survivances de Loki dans le folklore moderne », c’est également ce dieu, réduit à un rôle de lutin rusé, qui avale la plus grosse partie du repas du géant qui l’a embauché, puis lui enfonce un pieu rougi au feu dans l’œil. Démêler la part d’héritage indo-européen, d’influences étrangères, et de constantes récurrentes dans les figures de trickster nous emmènerait cependant trop loin.

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SOURCE : Institut ILIADE.