PARIS : Tristan Duranté KOUDELLA : « L’IA génère une…
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PARIS : Tristan Duranté KOUDELLA : « L’IA génère une crise psychologique silencieuse au travail »
Une étude révèle que les salariés maîtrisant l’IA craignent trois fois plus d’être remplacés, un paradoxe analysé par un expert du secteur.
Loin de rassurer, la maîtrise de l’intelligence artificielle (IA) semble au contraire nourrir l’anxiété des salariés. C’est le constat contre-intuitif d’une étude publiée en mars dernier par la société Anthropic. Menée auprès de 80 508 travailleurs, elle révèle que plus un employé utilise l’IA, plus il redoute d’être remplacé par elle. Les utilisateurs intensifs sont ainsi trois fois plus nombreux à exprimer cette crainte que ceux qui ne l’utilisent que sporadiquement. Cette angoisse, particulièrement présente chez les ingénieurs et les jeunes diplômés, vient renverser une idée jusqu’alors dominante : ce ne serait plus l’ignorance qui génère la peur, mais bien la compétence.
Une « lucidité non accompagnée »
Pour Tristan Duranté Koudella, co-fondateur de Studeria, un cabinet de conseil et de formation spécialisé dans l’accompagnement des entreprises à l’ère de l’IA, ce phénomène n’est pas surprenant. Il l’observe au quotidien depuis trois ans auprès des 5 000 personnes formées et des 200 entreprises accompagnées, parmi lesquelles des groupes comme Avolta, la Croix-Rouge ou Hema. L’expert analyse cette situation non pas comme une angoisse irrationnelle, mais comme une prise de conscience brutale de la réalité.
« Ce que les gens ressentent n’est pas de la paranoïa. C’est de la lucidité non accompagnée. Quand vous utilisez Claude tous les jours pendant six mois, vous voyez précisément ce que l’outil sait faire et donc ce qui, dans votre métier, devient automatisable. Cette prise de conscience, sans espace pour en parler, se transforme en angoisse chronique », explique Tristan Duranté Koudella.
Le véritable problème, selon lui, n’est pas l’outil en lui-même, mais le silence qui l’entoure. Les managers, souvent démunis, n’abordent pas l’impact psychologique de cette révolution, faute de mots ou de formation, et parfois parce qu’ils sont eux-mêmes en proie à cette même inquiétude.
Les juniors, une génération sacrifiée en silence
Les jeunes diplômés se retrouvent en première ligne de cette crise silencieuse. Psychologiquement les plus exposés, ils utilisent massivement l’IA pour créer de la valeur, mais ont le sentiment d’être les grands oubliés des bénéfices. L’étude d’Anthropic montre que seulement 60 % d’entre eux estiment que les gains de productivité liés à l’IA rejaillissent sur leur carrière ou leur rémunération, contre 80 % chez les seniors.
Sur le terrain, le constat est encore plus alarmant. Tristan Duranté Koudella observe une tendance à la réduction des recrutements de juniors, leurs tâches de base étant de plus en plus absorbées par l’IA. Une stratégie qu’il juge « rationnelle à six mois, mais suicidaire à dix ans ». Il interpelle directement les directions des ressources humaines sur le manque d’anticipation : « Si on ne forme plus de juniors aujourd’hui, qui seront les seniors de 2035 ? Aucune direction RH n’a de réponse. Et personne n’en parle ».
Un enjeu humain avant d’être technique
Face à cette réalité, l’adoption de l’IA ne peut plus être considérée uniquement sous le prisme de la productivité et de la compétitivité. Elle est devenue un sujet majeur de santé psychologique au travail, nécessitant un dialogue ouvert et un accompagnement structuré au sein des organisations. La réussite de cette transition technologique dépendra de la capacité des entreprises à replacer l’humain au centre des débats.
« Tant qu’on parle de l’IA comme d’un outil sans parler des humains qui l’utilisent, les transformations se feront mal », conclut Tristan Duranté Koudella. Il défend une approche de la transformation par l’IA ancrée dans les réalités métier, loin des déploiements purement techniques, pour que la technologie reste un levier d’épanouissement et non une source d’anxiété.


