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PARIS : Sylvain GRUELLES : « Nous avons rénové pour l’hiver, certains logements piègent la chaleur l’été »
Sylvain Gruelles, fondateur d’Arcadie, alerte sur les « bouilloires thermiques », ces logements rénovés qui deviennent inhabitables en été.
La France fait face à un effet pervers et inattendu de sa politique de rénovation énergétique. Alors que la lutte contre le froid a mobilisé les efforts pendant des décennies, les canicules à répétition révèlent une nouvelle précarité : celle du confort d’été. Pour Sylvain Gruelles, maître d’œuvre et fondateur de la société Arcadie, le constat est sans appel : en voulant se protéger de l’hiver, une partie du parc immobilier a été transformée en pièges à chaleur, rendant certains logements invivables dès les premières hausses de température.
Le bilan de l’été 2025, publié en février 2026 par Santé publique France, a confirmé une tendance alarmante. Troisième été le plus chaud depuis 1900, il a vu 69 départements subir au moins un épisode de canicule, exposant près de 80 % de la population à des chaleurs extrêmes. Derrière ces chiffres se cache une crise silencieuse qui touche directement l’habitat.
L’angle mort de la rénovation énergétique
Pendant vingt ans, la logique de la rénovation a été simple : isoler pour conserver la chaleur, réduire les déperditions et améliorer le score énergétique des bâtiments. Mais ce paradigme, conçu pour l’hiver, montre aujourd’hui ses limites. La chaleur accumulée durant la journée ne s’évacue plus, piégée par des matériaux et des techniques d’isolation pensées pour le froid.
Les derniers étages, les immeubles en béton des années 1960 à 1980, les logements exposés plein sud et paradoxalement certains bâtiments très bien isolés mais mal ventilés sont les premiers concernés. « Nous avons rénové des bâtiments pour conserver la chaleur l’hiver. Aujourd’hui, certains la piègent l’été. Le sujet n’est plus seulement énergétique : il devient un sujet d’habitabilité », analyse Sylvain Gruelles.
Les chiffres nationaux confirment cette tendance. Un logement sur trois est désormais qualifié de “bouilloire thermique”, et 42 % des Français déclaraient avoir souffert de la chaleur chez eux durant l’été 2024.
Un DPE inadapté et des professionnels inquiets
Le problème est d’autant plus préoccupant qu’il n’est que très partiellement reflété par les outils de mesure actuels. Le Diagnostic de Performance Énergétique (DPE), critère central de la valeur d’un bien, se révèle largement inadapté à cette nouvelle réalité. « Le DPE mesure essentiellement la capacité d’un logement à conserver la chaleur l’hiver. Mais il ne dit presque rien sur sa capacité à rester vivable l’été. Et c’est là que le problème apparaît », poursuit le maître d’œuvre.
Le décalage est flagrant : seuls 10 % des logements classés A au DPE, soit les plus performants sur le papier, offriraient un confort d’été jugé satisfaisant. Un bien peut donc afficher une excellente note énergétique tout en étant invivable plusieurs semaines par an. Cette contradiction inquiète de plus en plus les professionnels de l’immobilier et du bâtiment.
Vers une nouvelle fracture immobilière
Dans les régions les plus exposées, comme le Sud-Ouest, les mentalités évoluent déjà. Les acheteurs et propriétaires intègrent de nouveaux critères dans leurs projets : orientation, protections solaires extérieures (volets, stores, persiennes), ventilation traversante, traitement thermique des toitures ou encore végétalisation.
« Il y a encore quelques années, les clients parlaient surtout chauffage et consommation énergétique. Aujourd’hui, beaucoup parlent d’abord de chaleur, de sommeil impossible et de logements devenus invivables plusieurs semaines par an », témoigne Sylvain Gruelles.
Cette prise de conscience pourrait redéfinir la valeur immobilière. Longtemps considérés comme un atout pour leur luminosité et leur vue, les étages élevés sous toiture deviennent un handicap, avec des températures nocturnes dépassant régulièrement les 30°C. Une nouvelle fracture se dessine entre les biens capables de rester frais et les autres.
Une prise de conscience politique tardive
Le sujet a fini par atteindre la sphère politique. Une proposition de loi transpartisane, déposée en 2025, vise à mieux intégrer le confort d’été dans les critères de décence d’un logement et dans l’affichage du DPE. Pour Sylvain Gruelles, cette réaction arrive avec plusieurs années de retard. « Nous découvrons aujourd’hui que certains bâtiments rénovés pour répondre aux exigences énergétiques d’hier ne sont déjà plus adaptés au climat réel de demain », conclut-il.
La rénovation entre dans une nouvelle ère, où la performance énergétique hivernale ne suffit plus. L’enjeu est désormais de concevoir des habitats résilients, capables d’offrir un confort durable toute l’année sans recourir systématiquement à la climatisation, posant une question fondamentale : un logement fraîchement rénové sera-t-il encore vivable dans dix ans ?
