PARIS : Quand la dénonciation vire à l’anathème
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PARIS : Quand la dénonciation vire à l’anathème
Le “maccarthysme” inversé autour du groupe Bolloré.
La polémique qui enfle autour du groupe Bolloré, accusé par plus de 2 000 professionnels du cinéma d’exercer une “emprise” dangereuse sur la création française, révèle moins une menace immédiate qu’un profond brouillage des repères. En assimilant la stratégie industrielle d’un acteur privé à une forme de “maccarthysme”, les signataires opèrent un glissement rhétorique lourd de sens : ils convoquent les heures sombres de la chasse aux sorcières américaine pour dénoncer celui qui finance massivement leur secteur.
Il y a des moments où la vie publique française bascule dans « l’absurdistan » et la polémique autour du groupe Bolloré en est un exemple presque caricatural. Voilà un secteur — le cinéma français — qui dépend structurellement de Canal+, qui vit grâce à Canal+, qui respire grâce à Canal+, et qui, dans un réflexe pavlovien devenu rituel, se retourne contre son principal financeur en l’accusant… de maccarthysme.
Le mot est lâché, lourd, chargé, presque sacré. Et surtout, terriblement commode.
Car enfin, de quoi parle-t-on ?
D’un groupe qui investit plus de 150 millions d’euros par an dans la création française.
D’une chaîne qui finance la moitié des films produits chaque année, dont les plus fragiles, les plus risqués, les moins rentables.
D’un acteur qui, au Festival de Cannes, est présent derrière près d’un film sur deux.
Et pourtant, c’est lui que l’on accuse de mener une “chasse aux sorcières”.
Le renversement est spectaculaire.
Un maccarthysme inversé
Le maccarthysme, le vrai, c’était l’État américain fichant, humiliant, ruinant des artistes pour leurs opinions.
Ici, on parle d’un diffuseur privé qui réagit — maladroitement, brutalement, certes — à une tribune qui le désigne comme une menace pour la démocratie.
Mais dans cette affaire, qui dresse des listes ?
Qui désigne un ennemi intérieur ?
Qui appelle à “zapper” un groupe entier, à le boycotter, à le neutraliser ?
Ce n’est pas Canal+…..Ce sont les signataires.
Le maccarthysme, c’est précisément cela : la mise au ban idéologique, la suspicion généralisée, la dénonciation morale comme arme politique.
Et c’est bien ce que l’on voit aujourd’hui : un réflexe pavlovien anti‑Bolloré, devenu un totem identitaire dans une partie du milieu culturel.
Cracher dans la main qui nourrit : un sport national
Il y a quelque chose d’indécent à voir un secteur aussi dépendant d’un financeur se permettre de le comparer aux heures les plus sombres de l’histoire.
Comme si la France de 2026 vivait sous une dictature médiatique.
Comme si signer une tribune équivalait à risquer sa carrière, sa liberté, ou sa vie.
La disproportion est telle qu’elle en devient obscène.
D’autant que Canal+ n’agit pas par philanthropie, mais dans un cadre légal strict :
chronologie des médias, obligations de financement, exigence de diversité.
Ce système, qui protège le cinéma français depuis des décennies, repose sur un équilibre fragile.
Le fragiliser par posture morale, c’est jouer avec le feu.
Le vrai danger n’est pas là
Pendant que le milieu s’écharpe sur Bolloré, les véritables menaces avancent :
les plateformes mondiales, les géants de l’IA, la concentration internationale, la chute des entrées en salle.
La souveraineté culturelle française se joue à Los Angeles, à Seattle, à Shenzhen et malheureusement plu à Issy‑les‑Moulineaux.
Mais il est tellement plus simple de se fabriquer un ennemi intérieur.
Tellement plus confortable de rejouer la Résistance à moindres frais.
Tellement plus valorisant de convoquer le CNR plutôt que de regarder en face les défis technologiques et économiques.
La morale comme arme de diversion
En traitant Bolloré de McCarthy, une partie du cinéma français se donne bonne conscience.
Elle transforme un débat économique en combat moral.
Elle remplace l’analyse par l’anathème.
Elle confond désaccord politique et persécution idéologique.
Le débat mérite mieux que des analogies historiques approximatives et mal maîtrisées
Il exige une réflexion collective sur la souveraineté culturelle, la diversité des œuvres et la responsabilité partagée entre créateurs, diffuseurs et pouvoirs publics.
On ne construit pas une politique culturelle sur des slogans. La démocratie n’a rien à gagner à ces exagérations.
Le cinéma français non plus.
Bernard BERTUCCO VAN DAMME via Presse Agence.

