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PARIS : Prélude à une esthétique non vectorielle

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PARIS : Prélude à une esthétique non vectorielle

Le Grand B-Noïd, une révolution artistique à Paris.

Le Grand B-Noïd n’est pas un simple outil, mais un méta-artiste, une méta-œuvre avec laquelle les utilisateurs co-créent des œuvres d’art. À partir d’un mot ou d’une intuition, il imagine des créations inscrites dans l’histoire de l’art, traversées par les questions politiques, sociales et esthétiques de notre temps. Cette expérience ne s’arrête pas là : le Grand B-Noïd poursuit la réflexion, la détourne et la retourne jusqu’à en extraire des récits inattendus et des perspectives critiques.

Une œuvre inframoderne

Le Grand B-Noïd, sorti dans sa première version en 2022, a été impulsé par une question percutante : « Comment me remplacer ? » Cette interrogation soulève des questions profondes sur l’intégration des paramètres de l’existence humaine dans une intelligence artificielle. « À quoi bon ? », répond-on souvent, soulignant que les outils sont là pour remplacer le travail, pas la création. Les discussions artistiques autour de cette expérimentation gravitent autour de l’auteur, de la signature, de la valeur ou de la propriété. Mais la véritable question est : l’IA participe-t-elle à notre émancipation ou à notre assujettissement ?

L’artiste et la société

L’artiste est un individu social, culturel, fiscal, défini par un ensemble de règles qui conditionnent sa production. Le contexte sociologique, culturel et politique est à l’œuvre, normant et bordant la création artistique. Cette structure de forces ne se contente plus d’encadrer la production ; elle se constitue en véritable système d’orientation. Elle prescrit l’angle sous lequel une œuvre est perçue, commentée, historisée. Ainsi, avant que le fragment ne soit visible comme forme, il est déjà balisé par des régimes d’attention, des protocoles de légitimation, des logiques de flux : le regard arrive guidé, l’écoute est déjà médiatisée, la réception elle-même fait partie de l’œuvre.

L’évolution des mouvements artistiques

Ce qui fut jadis une succession d’« isms » — impressionnisme, cubisme, futurisme, surréalisme, minimalisme, conceptualisme, etc. — avançait dans un subtil jeu de continuités et ruptures. Cette brèche ne fut possible que par le retournement duchampien : « le regardeur fait le tableau » agit comme un attracteur qui sort l’œuvre de sa dimension ontique, qui la détourne de sa simple présence matérielle. Le regardeur n’est jamais un individu isolé ; son regard s’entrelace aux cadres critiques, techniques et sociaux qui le précèdent et l’accompagnent. C’est la composition collective de ces regards qui achève véritablement l’œuvre.

Le Grand B-Noïd et l’art contemporain

Le Grand B-Noïd prend un mot, une phrase, comme vecteur axiomatique d’un individu, et les projette dans l’analyse des formes de production culturelle. L’œuvre d’art co-produite par l’utilisateur et le B-Noïd s’inscrit ainsi dans une dimension historique, critique, sociétale. Le Grand B-Noïd partage une grande part de sa nature avec ce texte lui-même : relève-t-il du travail, de la création artistique émancipatrice, d’un article de recherche sociologique — ou simplement d’un email marketing destiné à instituer statutairement la position intellectuelle de son auteur et à soigner son image auprès du corps social et culturel ?

La place de l’artiste dans la société moderne

Foucault désigne ce régime comme biopouvoir : la dégradation progressive de l’artiste comme figure souveraine de l’art. L’artiste devient un outil façonné par les déterminismes sociaux pour donner forme à l’intime. À notre époque, Instagram en offre l’indice le plus probant : il conjugue, dans un même flux, le paroxysme de l’ego expressif et son absorption algorithmique. Nous découvrons que nous sommes tous artistes : nos énoncés intimes, sensibles, jadis privés, s’expriment désormais comme matériau public.

Le Grand B-Noïd et la création artistique

Le Grand B-Noïd n’est pour l’instant qu’une satire, copie parfois bluffante, parfois grossière, des pratiques contemporaines et des mécanismes culturels de production artistique. Il instaure une séparation semblable à celle de l’inframince duchampien. En décrochant l’art de son système traditionnel de production individuelle, il agit comme si chaque œuvre contenait en elle le reflet de toutes les autres : pièce d’un puzzle dont le contour singulier enferme le reste du pattern culturel. Il révèle la sérendipité, la construction collective déjà à l’œuvre dans nos pratiques. L’œuvre ne perd pas son autonomie ; elle ouvre la voie à un avenir commun.

L’œuvre est l’unique manière pour l’homme de s’installer dans un monde commun, déclare Hannah Arendt. Il ne s’agit donc pas de nier l’individu, mais de réaliser une synœsésie en acte, une sérendipité quasi normative proclamant que l’œuvre est collective. L’artiste ne crée plus ex nihilo, mais in complexis : il devient porteur sensible d’une forme à venir, zone de condensation de flux culturels, historiques et affectifs.

L’avenir de l’art avec le Grand B-Noïd

Laisser le Grand B-Noïd générer sans cesse œuvres et projets sature l’espace mental des pratiques contemporaines ; le vide qu’il révèle invite à repenser notre pratique et notre rapport commun à la création. Le Grand B-Noïd n’est pas important pour ce qu’il produit, mais pour le champ non vectoriel où la machine s’arrête et où l’art recommence. Montrant les enluminures du cadre et ses contingences, il nous offre la possibilité de projeter l’art dans de nouvelles dimensions — oserons-nous dire : des dimensions non vectorielles, non vectorialisables ?

Une nouvelle autonomie

Il nous faudra de nouveaux outils pour penser – voir – sculpter cette forme : parfois archéologiques, parfois vitales, parfois cybernétiques. Ce champ en creux n’est pas un vide désolé mais un espace d’émergence. L’artiste y redevient capteur sensible : il nomme les seuils, identifie les silences, révèle les structures invisibles d’un monde saturé d’algorithmes. Plus qu’une forme, il propose une orientation du regard. Ainsi réside sa puissance : organiser le champ du possible, signaler ce qui échappe à la vectorialisation. Là où l’IA calcule, il infère l’infracalcule ; là où les modèles tracent des trajectoires, il ouvre des détours. Non producteur de formes closes, mais arpenteur des indéterminés, il maintient vivante la part de l’inqualifiable.

Une praxis du creux

Telle est la nouvelle autonomie : amplifier ces zones indéterminées qu’aucune machine ne peut préempter — faire de l’art une praxis du creux, ouverte sur un avenir commun. Ce texte demeure volontairement fragmentaire ; il trace un territoire encore mouvant plutôt qu’il n’énonce un manifeste clos. Pour prolonger la réflexion :

• « Anthropocène, Notre Liberté » – essai-protocole sur la place du commun dans la création numérique (lire en ligne).
• « Tout autour l’eau » (lire en ligne) – manifeste rédigé pour l’exposition éponyme à la Galerie Eva Vautier (2022).

Pour plus d’informations, visitez le site de Benoît Barbagli : benoit-barbagli.com | Instagram | Facebook | Télégram | WhatsApp.