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PARIS : Politique – Le RN, une fragile coalition de colères face au défi de 2027

Une note de la Fondation Jean-Jaurès analyse la base électorale du RN comme une coalition hétérogène de colères, dont la cohésion est fragile.

Loin d’être un bloc monolithique, la force électorale du Rassemblement National repose sur une alliance de circonstances entre des groupes sociaux aux aspirations contradictoires. C’est le constat central d’une note d’analyse publiée le 15 mai dernier par la Fondation Jean-Jaurès, qui met en lumière la fragilité structurelle d’un parti dont la puissance actuelle masque des failles profondes. Le document est sans appel : « Le RN ne constitue pas un bloc homogène, mais une coalition électorale élargie et profondément hétérogène ». Cette dynamique, si elle est une force pour conquérir le pouvoir, pourrait devenir son principal talon d’Achille une fois confrontée à l’exercice de celui-ci.

Deux France que tout oppose

L’étude identifie deux piliers sociologiques majeurs mais antagonistes au sein de cet électorat. D’une part, la « France oubliée », celle des territoires périphériques, des classes populaires et des fins de mois difficiles. Cet électorat, marqué par un sentiment de déclassement, attend de l’État une protection renforcée et une redistribution massive des richesses. L’analyse le souligne de manière spectaculaire : « 100 % des membres de ce groupe considèrent qu’il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres ». Pour eux, le vote RN est une forme de revanche sociale.

D’autre part, le parti séduit de plus en plus les « libéraux identitaires », un électorat souvent plus âgé, plus aisé, traditionnellement ancré à droite et attaché au libéralisme économique. Leur préoccupation première n’est pas la question sociale, mais la défense d’un ordre culturel qu’ils estiment menacé. Ces deux univers, que tout semble opposer en matière de projet économique et social, se retrouvent unis par un même rejet des élites et du système politique en place.

Un électorat mobile plus qu’adhérent

Au-delà de ces deux socles, la progression du RN s’appuie sur des groupes plus volatiles. La « France glissante » représente cette part de l’électorat, souvent dépolitisée, qui ne croit plus dans les partis traditionnels et se tourne vers le RN par défaut, comme pour « essayer » une nouvelle offre politique. Leur vote est davantage un symptôme de la crise de la représentation qu’une adhésion idéologique profonde.

À ce groupe s’ajoute la « droite radicale opportuniste », composée d’électeurs lassés par les droites classiques jugées trop modérées. Ils rejoignent le RN pour sa fermeté sur les questions régaliennes et identitaires, mais sans pour autant souscrire à son programme social, jugé trop étatiste. Pour ces deux catégories, le vote RN relève plus d’une mobilité stratégique que d’une fidélité acquise, rendant leur soutien potentiellement précaire.

Le dilemme d’une base aux intérêts inconciliables

Cette hétérogénéité expose le Rassemblement National à un dilemme central : comment gouverner en satisfaisant des attentes radicalement opposées ? La « France oubliée » réclame plus d’interventionnisme étatique, tandis que les « libéraux identitaires » et la « droite radicale opportuniste » prônent une réduction des dépenses publiques et des impôts. La « France glissante », quant à elle, cherche à être rassurée, une attente potentiellement incompatible avec la radicalité exigée par une autre frange de son électorat.

Le document de la Fondation Jean-Jaurès insiste sur cette tension inhérente à la croissance du parti : « À mesure qu’un parti augmente sa base électorale, il agrège des individus aux profils de plus en plus diversifiés ». En d’autres termes, plus le RN élargit son audience, plus il importe en son sein des contradictions explosives qui pourraient paralyser son action future.

Une normalisation en trompe-l’œil ?

Le succès du RN est indéniable, comme en témoigne sa normalisation dans le paysage politique : selon la note, 45 % des électeurs déclarent une probabilité d’au moins 50 % de voter pour lui. Jamais ce niveau n’avait été atteint. Mais cette respectabilité nouvelle repose sur un paradoxe sociologique majeur : le RN est devenu le refuge de colères incompatibles. Il est à la fois le parti de ceux qui veulent plus de redistribution et de ceux qui la refusent ; le parti d’un État fort et d’un État minimal ; le parti de la rupture et celui de la restauration. La note conclut sur un avertissement clair : « La coalition du Rassemblement National peut gagner une élection ; elle peut aussi se fissurer quand vient l’heure des choix ».

Bernard BERTUCCO VAN DAMME via Press Agence.