Passer au contenu principal

PARIS : Patrick Pouyanné : « Nous entrerons dans une ère de…

Partager :

PARIS : Patrick Pouyanné : « Nous entrerons dans une ère de pénurie énergétique »

Face au blocage du détroit d’Ormuz, le PDG de TotalEnergies alerte sur un risque de pénurie, tandis que l’exécutif se veut rassurant.

La paralysie du détroit d’Ormuz, qui perdure depuis plusieurs semaines, cristallise une divergence profonde entre les sphères industrielle et politique en France. Alors que le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, tire la sonnette d’alarme sur une possible « ère de pénurie énergétique », le président Emmanuel Macron appelle au calme et assure que la situation est sous contrôle. Entre l’anticipation d’une crise d’approvisionnement et la volonté de prévenir toute panique, l’avenir énergétique du pays est suspendu aux tensions géopolitiques qui secouent le Golfe.

L’alerte de l’industrie face à une paralysie inédite

Le détroit d’Ormuz, un corridor maritime de seulement 40 kilomètres de large, constitue une artère vitale pour l’économie mondiale. Près de 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié (GNL) de la planète y transitent en temps normal. Or, depuis le début du conflit régional, la navigation y est quasiment à l’arrêt, conséquence directe du blocus imposé par l’Iran et des restrictions américaines visant les ports du pays. Seuls de rares navires affiliés à Téhéran parviennent encore à le franchir.

Pour les géants du secteur, l’impact est déjà concret et la situation sans précédent. TotalEnergies a ainsi communiqué avoir perdu 15 % de sa production au Moyen-Orient depuis le début de la crise. C’est dans ce contexte tendu que son dirigeant a décidé de hausser le ton. Lors d’une intervention à la World Policy Conference, Patrick Pouyanné a livré une analyse sans concession : si le blocage se prolonge de deux ou trois mois, la France pourrait être confrontée à des pénuries. Il a mis en avant l’épuisement des marges de manœuvre : les stocks excédentaires constitués ces dernières années ont été absorbés, les voies de contournement restent insuffisantes et la dépendance de l’Europe au brut du Golfe demeure structurelle. Pour renforcer la résilience du système, il plaide pour des investissements massifs dans de nouveaux pipelines. « Nous n’avons pas été assez bons dans ce domaine », a-t-il reconnu.

L’exécutif temporise pour éviter la panique

En déplacement à Athènes, la réponse d’Emmanuel Macron a offert un contraste saisissant. Le chef de l’État a adopté un ton résolument plus mesuré, affirmant que « la situation ne nous fait envisager aucune pénurie ». Son intervention vise avant tout à écarter les scénarios catastrophistes qui pourraient, selon lui, déclencher une vague de panique chez les consommateurs. La pire menace, a-t-il souligné, ne serait pas une rupture d’approvisionnement réelle, mais une ruée vers les stations-service qui créerait artificiellement la pénurie.

Le président de la République a insisté sur la capacité de la France à faire face grâce aux flux alternatifs et aux stocks stratégiques qui garantissent, pour l’heure, la continuité de l’approvisionnement. Sa priorité reste diplomatique : obtenir une réouverture complète du détroit, en conformité avec le droit international, seule condition viable pour un retour à la normale.

Le temps, facteur clé de la crise

Au-delà des discours, experts industriels et observateurs politiques s’accordent sur un point : la durée du blocage sera le juge de paix. À court terme, la France dispose des ressources nécessaires pour absorber le choc, grâce à ses stocks stratégiques et à la diversification de ses sources d’importation.

Cependant, l’équation se complexifie à moyen terme. Les raffineries européennes dépendent encore très largement du pétrole brut en provenance du Golfe, les alternatives logistiques pour contourner le détroit sont coûteuses et limitées, et le risque d’une extension des tensions géopolitiques est bien réel. Les spécialistes du secteur estiment qu’une paralysie totale de deux à trois mois suffirait à déséquilibrer durablement les marchés mondiaux, provoquant une flambée des prix et de fortes tensions sur l’approvisionnement.

Deux logiques face à un risque grandissant

Le contraste entre les déclarations de Patrick Pouyanné et d’Emmanuel Macron illustre finalement deux logiques distinctes qui s’affrontent. D’un côté, la logique industrielle, confrontée directement aux ruptures de flux et aux réalités logistiques, qui alerte sur un risque structurel et imminent. De l’autre, la logique politique, dont la priorité est de maintenir la stabilité sociale et la confiance des citoyens en évitant tout discours anxiogène. La réalité se situe sans doute à la croisée des chemins : si aucune pénurie immédiate ne menace le pays, le risque deviendra majeur si le verrou d’Ormuz ne saute pas rapidement.

Bernard BERTUCCO VAN DAMME via Press Agence.