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PARIS : L’œil de l’historien Marie CRISTIANI

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Floriane Dumont
13 Mar 2024

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PARIS : L’œil de l’historien Marie CRISTIANI

Journaliste à France télévisions durant vingt-cinq ans, Marie Cristiani est également réalisatrice de documentaires, dont plusieurs consacrés à la Résistance féminine : Danielle Casanova, au Nom de toutes les autres, en 1995, France Bloch, Frédo Sérazin, un couple en Résistance , en 2005 et l’Esprit de Résistance ( sur les parcours de Geneviève de Gaulle et Germaine Tillion), en 2015.

Auteure également de l’ouvrage, Mon Frédo, paru en 2018, qui revient sur l’itinéraire de France Bloch Sérazin, exécutée en Allemagne, un deuxième ouvrage, consacré cette fois-ci à l’ensemble des résistantes guillotinées de l’autre côté du Rhin, est en cours de publication.

Le documentaire France Bloch, Frédo Sérazin, Un couple en Résistance, a reçu le prix du meilleur documentaire au Festival international du film sur la Résistance de Nice en novembre 2006.

GROS PLAN SUR LES FEMMES RÉSISTANTES GUILLOTINÉES

Le sujet des femmes dans la Résistance est inépuisable. Qu’elles aient été civiles, militaires, ouvrières, intellectuelles, parisiennes, provinciales, immigrées, étrangères, celles que Margaret Collins Weitz a nommé les « Combattantes de l’ombre », en raison de la minoration de leur rôle au sortir de la guerre, ont exercé, comme il l’est souvent rappelé, « tous les Métiers de la Résistance ».

La question de leur représentation au sein de la famille résistante demeure difficile à quantifier, en raison d’actions restées bien souvent anonymes, malgré leur rôle stratégique et risqué. Mais au sein des deux cent soixante-six réseaux, soit environ cent cinquante mille membres, leur présence a été estimée à environ quinze pour cent, ce qui inspirera à l’historien Olivier Wieviorka cette réflexion : «Bien des obstacles se dressaient à l’entrée des femmes en Résistance, ce qui incite à considérer les pourcentages présentés comme relativement élevés, au regard du contexte qui prévalait alors. »

Celui de la « Révolution Nationale », idéologie officielle du régime de Vichy, glorifiant la maternité au détriment de l’émancipation fut le premier défi à relever. Mais il leur faudra aussi trouver leur place au sein de la Résistance, construite et dirigée par des hommes sur un mode militaire avec la tentation, au sein des réseaux, de cantonner les femmes à des rôles d’exécutantes. Elles seront néanmoins nombreuses à briser le plafond de verre quand certaines se hisseront aux plus hautes responsabilités, à l’exemple de Marie-Madeleine Fourcade, Berthie Albrecht, Danielle Casanova, Lucie Aubrac et quel que soit le rôle ou la besogne, elles le paieront très cher.

Les femmes représentent dix pour cent des déportés « politiques », soit environ 8900. Vingt-cinq pour cent d’entre elles n’ont pas survécu. Beaucoup sont mortes d’épuisement, de maladies quand d’autres ont été exécutées d’une balle dans la tête, noyées, pendues, battues, gazées pour certaines. Mais dans les prisons allemandes, un autre mode opératoire attendait un certain nombre d’entre elles: la guillotine.

– 17 juillet 1942, cinq heures du matin, Cologne : la franco-polonaise Simone Schloss, âgée de vingt-deux ans, condamnée à mort trois mois plus tôt à Paris par le Tribunal militaire allemand de la Seine, est guillotinée, première de la liste d’une trentaine de femmes ; la dernière sera l’allemande Irène Wosikowski, le 27 octobre 1944, à Berlin.

Pourquoi ce traitement d’exception ?

Peu de femmes durant l’Occupation ont été condamnées à mort, les tribunaux, submergés par les procédures, leur réservant la déportation dans la plupart des cas. Pour celles qui l’étaient, un recours en grâce suspensif était immédiatement introduit, aboutissant, selon la règle ou l’usage, à une commutation de la peine en déportation dans le cours de la procédure. Rejoignant alors dans l’enfer des camps des milliers d’autres femmes, beaucoup n’en reviendront pas mais pour toutes, c’était là le seul espoir de survie.

En raison de leur profil, ce groupe de femmes échappera à la règle. En majorité communistes, plusieurs sont en lien avec la lutte armée, juives, pour près de la moitié, chacun de ces critères, en plus de celui d’étrangère pour douze d’entre elles, étant suffisant pour être envoyé à la guillotine par le Tribunal du peuple, à qui elles ont le plus souvent à faire.

Issues pour un bon nombre d’entre elles des classes populaires, quelques-unes, à l’image d’Émilienne Mopty, femme de mineur dans le Pas-de-Calais ou de l’ouvrière Simone Schloss, ont commencé à militer dès 1936 au sein du mouvement communiste Les Jeunes Filles de France : des milliers sur le territoire dès 1936 à s’engager pour l’Espagne, contre la montée fasciste, la plupart rejoignant, le moment venu, les rangs de la Résistance. Parmi ces femmes, huit sont membres de l’Orchestre rouge, trois travaillent pour Londres, certaines sont des intellectuelles : enseignantes, scientifiques, musiciennes, Véra Obolensky est princesse, plus surprenant en apparence, Renée Simonnet est travailleuse volontaire en Allemagne. Au sein des F.T.P MOI1, toutes viennent de milieux ouvriers.

Le décret Nuit et Brouillard

Après l’invasion de l’Union Soviétique par l’Allemagne en juin 1941 et la montée en puissance de la lutte armée communiste, l’appareil répressif allemand allait se doter d’un outil supplémentaire pour tenter d’éradiquer la résistance dans les pays occupés. Contenant plusieurs dispositions, les objectifs du décret Nuit et Brouillard, signé le 7 décembre 1941, se résument ainsi :

A : Les prisonniers disparaîtront sans laisser de traces.

B : Aucune information ne sera donnée sur leur lieu de détention ou sur leur sort.

Ces femmes quitteront donc le territoire sans que quiconque n’en soit informé, dans le secret des procédures2 ² et des destinations. Depuis Paris, le scénario se déroule le plus souvent ainsi : départ de Fresnes avant le lever du jour, dans un bus transportant un petit nombre de détenues jusqu’à la gare de l’Est, le trajet vers l’Allemagne, se faisant sous haute surveillance, dans des voitures accrochées à des trains réguliers. Après Karlsruhe, les autres étapes peuvent être Francfort, Coblentz, Dusseldorf, Anrath, Aix-la-Chapelle, Lübeck, Cologne, pour des séjours plus ou moins longs. C’est au cours d’une de ces étapes, qu’elles apprendront le rejet de leur recours en grâce.

Concernant leurs conditions de détention, les témoignages de survivantes évoquent des traitements différents selon les prisons, de plus en plus durs à partir de 1942 et de la « guerre totale » lancée alors par l’Allemagne après la « grande alliance » contre les puissances de l’Axe.

C’est le cas à Barminstrasse, à Berlin, en juillet 1944. Elisabeth Brunet, codétenue de Véra Obolensky, décrit ainsi leur quotidien:

« À Barmin, nous sentîmes que l’atmosphère était différente de Moabit. Le matin, à six heures, réveil. J’attends, assise sur ma paillasse, ne pouvant rien faire avec mes mains liées…la surveillante arrive à sept heures…elle enlève les fers, je fais des exercices d’extension des bras, tourne mes poignets dans tous les sens, pour les dérouiller. Je défais la paillasse, plie les couvertures, remonte le sommier métallique contre le mur. La surveillante revient. Fers de nouveau. Café et pain noir sec. Je frappe au mur et dis bonjour à Vicky (Véra Obolensky) et la matinée commence, interminable… »

Plus tôt, début décembre 1942, Cylo Lignel, arrivée à Lübeck par le même convoi que France Bloch Sérazin, dit ceci:

«Les schupos nous attendaient avec leurs chiens, nouveau cauchemar…on nous dirige toutes ensemble au bureau des entrées ; c’est la première formalité, questionnaire d’identité…ensuite, nous parcourons de longs couloirs, puis on nous met ensemble dans une grande salle où il y avait d’autres prisonnières de plusieurs nationalités et des prisonnières de droit commun…nous allons ensuite chacune notre tour dans un bureau, où l’on compte ce que nous avons ou ce qui nous reste, puis on nous fait tout enlever et on nous dirige vers les douches avec seulement notre chemise ; dans le couloir on nous remet notre nouvelle tenue, tenue de bagnarde, quelques minutes après, nous sommes dirigées vers notre cellule… »

Dans l’ensemble, les conditions ne semblent pas pires que celles de la France occupée, quelquefois meilleures, l’effroi est dans ce que certaines allaient subir.

Après-guerre, Élisabeth Brunet fera le récit de la scène à laquelle, elle et ses amies de l’O.C.M3 avaient assisté, début juillet, lors de leur arrivée à Barminstrasse.

« La nuit de notre arrivée, les sirènes retentirent. Ce n’était pas nouveau mais la nouveauté, pour nous, c’était de descendre à la cave… la surveillante ouvrit la porte d’un cachot et projeta le jet de lumière de sa lampe électrique à l’intérieur …Ce qui se présenta à moi dans un éclair me cloua sur place. C’était une vision du Moyen-Age. Sous les arceaux de la voûte basse, une vingtaine de femmes, en camisole de nuit blanche… le teint livide, étaient accroupies tenant devant elles leurs mains jointes, dont les poignets étaient serrés par une chaîne. Un cadenas fermait chacune de ces chaînes que j’entendais cliqueter sans arrêt au moindre mouvement. Ces femmes allaient être transférées à Plötzensee au lever du jour pour y être exécutées. » Ce qui attendait Véra Obolensky trois semaines plus tard.

Au début des années 2000, moins d’une dizaine de femmes étaient identifiées. Grâce au formidable travail de fourmi des historiens du « Maîtron »4, on en connaît aujourd’hui vingt-quatre. Cinq autres femmes, bien que n’ayant pas résisté en France, ont toute leur place dans la liste5, ce qui porte le nombre à vingt-neuf. Seize d’entre elles sont françaises, dont six du même département, la Meurthe-et Moselle, illustrant la surenchère de la collaboration en certains lieux avec le rôle prépondérant des préfets, en l’occurrence Jean Schmidt. Une dix-septième a la double nationalité franco-polonaise, les douze autres sont allemandes (trois), russes (deux), polonaises (deux), autrichienne (une), roumaine (une), belges (trois). Après le rejet de leur recours en grâce sur décision d’Hitler, le seul ayant le pouvoir de gracier, la « terminaison du jugement » n’était plus pour elles qu’une question de jours. Dans un ancien bâtiment à outils, une cabane au fond d’une cour ou au quatrième sous-sol de la prison, leur bourreau, du nom de Wilhelm Röttger, Johann Reichart ou Ernst Reindel, les attendait.

Liste des vingt-neuf femmes

Simone Schloss, 22 ans, couturière, exécutée à Cologne, le 17 juillet 1942.

Suzanne Vasseur, 28 ans, traductrice et son amie Sala Kochman, 30 ans, puéricultrice, exécutées à Berlin, le 18 août 1942.

Émilienne Mopty, 36 ans, mère de famille, exécutée à Cologne, le 18 janvier 1943.

Szyffra-Sabine Lipszyc, 28 ans, étudiante, exécutée à Hambourg, le 5 février 1943.

France Bloch-Sérazin, 30 ans, chimiste, exécutée à Hambourg, le 12 février 1943.

Suzanne Cointe, 38 ans, dirigeante de la Chorale populaire de Paris

Simone Margaret Pheter, 26 ans, secrétaire

Georgette Elrik-Rotterau, 30 ans, institutrice

Anna de Maximowitch, 42 ans, médecin

Marguerite Marivet-Hollier, 34 ans, sténo-dactylo

Rita Arnould, 30 ans, femme de ménage

Flore Springer-Velaerst, 30 ans… Toutes les sept ont été exécutées à Berlin, le 20 août 1943.

Renée Lévy, 37 ans, professeure de lettres classique, exécutée à Cologne, le 31 août 1943.

Suzanne Masson, 42 ans, dessinatrice industrielle, exécutée à Hambourg, le 1er novembre 1943.

Gertrud Weisler, 25 ans, mécanicienne en fourrure, exécutée à Cologne, le 16 décembre 1943.

Suzanne Berthier, 41 ans, mère de famille et son amie Maria Anciaux, 32 ans, ouvrière agricole, exécutées à Dortmund, le 20 janvier 1944.

Olga Bancic, 32 ans, ouvrière matelassière, exécutée à Stuttgart, le 10 mai 1944.

Marie-Louise Perret-Birgy, 35 ans, sténo-dactylo

Andrée Heu, 36 ans, secrétaire

Solange Vigneron, 35 ans, ouvrière du textile, exécutées toutes les trois à Cologne, le 11 mai 1944.

Johanna Kirchner, 55 ans, employée à la ville de Francfort, exécutée à Berlin, le 9 juin 1944.

Jeanne Grossvogel, 43 ans, dirigeante d’entreprise, exécutée à Berlin, le 16 juillet 1944.

Renée Simonnet, 24 ans, assistante médicale à Worms, travailleuse volontaire, exécutée à Halle-sur-Saale, le 17 juillet 1944.

Véra Obolensky, 33 ans, assistante de direction, exécutée à Berlin, le 4 août 1944.

Marysia-Mindla Diament, 33 ans, ouvrière du textile et Constance-Marie Durivaux, 46 ans, employée aux affaires sociales, exécutées à Breslau, le 24 août 1944.

Irène Wosikowski, 34 ans, sténo-dactylo, exécutée à Berlin, le 27 octobre 1944.

Question

Aurait-il été envisageable (pour une mort moins barbare) que les femmes condamnées avec leurs camarades masculins, soient fusillées à leurs côtés à l’issue des procès, leurs voix se mêlant pour entonner en guise d’adieu La Marseillaise ou en criant « Vive la France »?

D’un point de vue du droit militaire allemand ou du statut des femmes sous Vichy, la réponse est clairement non, même si en 1944, au moment de la retraite, les Allemands vont déroger à leur règlement en exécutant plusieurs femmes par arme à feu, en exemple, la résistante belge Suzanne Spaak, fusillée à Fresnes le 12 août 1944.

Du côté de l’État français, en pleine « Révolution nationale », portée par le culte de la maternité, la crainte d’en faire des martyres a semble-t-il poussé Pétain, contre l’avis de son entourage, à gracier Madeleine Marzin, condamnée à mort par le Tribunal d’État pour sa responsabilité dans la mort de deux agents de police, lors de la manifestation de la rue de Buci, le 31 mai 1942. La peine de la résistante fut commuée en travaux forcés.

Les Allemands, eux, ne s’étaient pas encore remis de l’affaire Edith Cavell, une infirmière anglaise fusillée durant la Première Guerre mondiale pour avoir monté en Belgique une filière d’évasion de grande ampleur. L’hostilité internationale qui en découla, fit écrire à l’écrivain autrichien Stefan Sweig :

«L’exécution de l’infirmière Cavell fut plus fatale à l’Allemagne qu’une bataille perdue, grâce à l’explosion d’universelle indignation qu’elle provoqua. »

À l’heure nazie, il fallait donc se garder de reproduire la même erreur : sur l’Affiche Rouge, il est à noter l’absence de la photo d’Olga Bancic, mère d’une petite fille. Par ailleurs, que ce soit du côté de Vichy ou des Allemands, les exécutions d’hommes, quelquefois de tout jeunes gens, provoquaient déjà assez de remous au sein de la population et de la presse clandestine pour ne pas en rajouter.

Après leur exécution, le dispositif NN n’en avait pas tout à fait fini avec ces résistantes. Une fois leurs traces disparues (lettres, objets, photos) restait leurs corps, incinérés après leur passage dans les laboratoires d’anatomie et les expériences médicales, telles que celles réalisées à Berlin par le docteur Hermann Stieve. Objet central de ses recherches : les conséquences du stress sur l’appareil reproducteur féminin. (Véra Obolinsky figure dans la liste des corps expérimentés). Quant aux inhumations, le plus souvent anonymes, elles finiraient de plonger ces femmes dans une Nuit et un Brouillard d’où huit décennies plus tard, elles peinent encore à sortir.

SOURCE : La lettre n°92 du Souvenir Français