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PARIS : Livre – Un essai décortique notre rapport à l…

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PARIS : Livre – Un essai décortique notre rapport à la technologie à travers l’imprimante

Un essai original explore notre relation complexe à la technologie en analysant un objet du quotidien devenu symbole de frustration : l’imprimante.

Et si l’objet le plus anodin de nos bureaux, source récurrente de frustration, était en réalité une porte d’entrée pour comprendre les grands enjeux de notre époque ? C’est le pari audacieux de Mathilde Roussel et Matthieu Raffard, artistes et chercheurs à l’université Paris 8, dans leur ouvrage « Bourrage papier. Leçons politiques d’une imprimante », paru aux éditions Les Liens qui libèrent. Loin de se limiter à un simple manuel technique, ce livre de recherche et de création propose une enquête philosophique et politique sur notre rapport aux machines, dans un contexte d’urgence sociale et environnementale.

Une expérience universelle de frustration

Le point de départ de la réflexion est une expérience quasi universelle : la panne d’imprimante. Ce moment de tension où l’outil censé nous servir devient un adversaire opaque et exaspérant. Dans une chronique pour *Philosophie Magazine*, le journaliste Cédric Enjalbert relate avec humour cette exaspération partagée par des millions d’utilisateurs.

Son témoignage illustre parfaitement le phénomène étudié par les auteurs : « J’ai pris mon mal en patience. Mais il en a fallu de peu qu’elle finisse explosée aux quatre coins de Paris façon puzzle. Elle, c’est l’imprimante du bureau. “Aurais-tu la gentillesse de m’aider ?” J’ai adressé hier cette supplique à notre webmestre dans une fureur canalisée. En général, il résout tous nos problèmes avec flegme, parfois d’une mystérieuse imposition des mains sur la machine. Mais, même à lui, l’imprimante a résisté. Plus un signal. Nous nous sommes retrouvés face à l’outil censé nous servir comme deux poules devant un couteau ».

Cette violence latente trouve son exutoire dans des lieux comme les « fury rooms » (salles de rage), où des clients paient pour détruire des objets, imprimantes en tête. Mathilde Roussel et Matthieu Raffard se sont rendus dans l’un de ces espaces pour leur enquête. « Cette expérience nous a permis d’identifier une forme éventuelle de traumatisme collectif qui pourrait être à l’origine de la violence que nous ressentons parfois à l’égard des machines », écrivent-ils.

L’imprimante, un « hyperobjet » politique

Plutôt que de céder à la violence, les auteurs proposent de « faire connaissance » avec l’objet. Ils se sont livrés à une multitude d’expérimentations : démonter une vieille machine, bricoler un traceur en bois, et même détruire un appareil à la masse pour analyser le geste. L’objectif : comprendre ce que les imprimantes ont à nous dire sur notre monde.

Le livre s’appuie sur le concept d’« hyperobjet » du philosophe Timothy Morton, qui désigne des phénomènes si vastes et complexes (comme le réchauffement climatique) qu’ils dépassent notre entendement. Pour les auteurs, l’imprimante est un cas d’école : un objet en apparence simple qui cristallise des enjeux mondialisés, de l’exploitation des ressources pour fabriquer les encres à son rôle dans l’histoire sociale, notamment l’émancipation des femmes via les métiers de dactylos. En s’inscrivant dans la lignée de penseurs comme Donna Haraway ou Matthew Crawford et son « Éloge du Carburateur », ils invitent à mettre les mains dans le cambouis pour se réapproprier une forme de savoir et de pouvoir sur la technologie.

Vers un nouvel imaginaire technologique

Irrigué de pensée féministe, « Bourrage papier » se présente comme un objet éditorial hybride, mêlant images et textes à travers une centaine d’entrées. Il offre une « expérience de lecture aussi déroutante qu’amusante », où se croisent esthétique, concepts politiques et descriptions techniques. L’ouvrage ambitionne de construire les bases d’un nouvel imaginaire, où les objets technologiques ne seraient plus des ennemis potentiels mais des partenaires.

En définitive, l’enquête sur cette machine retorse devient une métaphore de notre interdépendance avec notre environnement. Les auteurs en sont convaincus : « Tant que nous n’aurons pas mis au clair la part de violence qui traverse l’histoire de notre relation aux machines, nous ne serons sans doute pas capables de tisser avec cette catégorie bien particulière d’objets une relation satisfaisante ». Pour eux, cette démarche, si elle était généralisée, pourrait transformer notre avenir. Comme le souligne leur préfacier Yves Citton, « cette forme d’épistémologie de la relation, si elle était véritablement implémentée sur notre Terre, changerait en profondeur notre devenir planétaire ». Un changement qui pourrait commencer, humblement, devant une imprimante bloquée.