PARIS : Livre-enquête – « Les Assoiffeurs » dénoncent…
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PARIS : Livre-enquête – « Les Assoiffeurs » dénoncent l’accaparement de l’eau en France
Les journalistes Fabien Benoit et Nicolas Celnik publient une enquête révélant comment des entreprises privatisent l’eau avec le soutien de l’État.
Trois ans après les violents affrontements de Sainte-Soline, le sujet de la gestion de l’eau en France reste explosif. Les journalistes Fabien Benoit et Nicolas Celnik publient « Les Assoiffeurs » (éditions Les Liens qui libèrent), un livre-enquête qui plonge au cœur des stratégies d’appropriation de cette ressource vitale. Partis du traumatisme du 25 mars 2023, où des manifestants anti-bassines tombaient dans le coma, les auteurs ont mené une investigation de plus de deux ans pour démontrer que les mégabassines ne sont que « l’arbre qui cache la forêt ». Leur ouvrage met en lumière les manœuvres de certains acteurs économiques, qualifiés d’« assoiffeurs », qui, avec la complicité des pouvoirs publics, privatisent un bien commun et entendent tirer profit de sa raréfaction.
Un climat de violence et d’intimidation
Loin des tables rondes apaisées, la question du partage de l’eau se règle souvent par l’intimidation et la loi du plus fort. Le livre-enquête relate un climat de tension extrême, particulièrement dans les territoires concernés par les projets de retenues d’eau. Benoît Biteau, agriculteur et député européen, figure de l’opposition aux bassines, témoigne d’une violence systémique à son encontre. « Depuis que je suis élu, on m’a tiré deux fois dessus, versé des substances toxiques sur un lot de sarrasin, ce qui aurait pu empoisonner ceux qui en mangeraient, balancé du liquide allume-feu chez moi, et libéré mes vaches pour les envoyer se promener sur la route un nombre incalculable de fois », énumère-t-il, amer. Il raconte également avoir voulu saisir la cellule Demeter, dédiée aux violences dans le monde agricole, et s’être vu répondre : « Mais enfin, monsieur Biteau, c’est pas pour vous, la cellule Demeter, vous, vous êtes un écologiste ! ».
Ce climat délétère touche également les agriculteurs qui osent exprimer leur désaccord. Rémi, un maraîcher des Deux-Sèvres, confie sa peur : « Je vois des collègues qui pleurent parce qu’ils ont peur pour leurs gosses. Mon collègue Guillaume se trimballe toujours avec une batte de baseball dans sa voiture depuis que deux gros bras de la Coop de l’eau sont venus lui mettre la pression. Moi, j’ai eu du glyphosate épandu dans mon champ ». D’autres, comme Olivier, maraîcher dans la même région, envisagent de quitter leur terre natale face à une hostilité grandissante : « Ici, c’est la Corse. […] Ce territoire a énormément changé, humainement ».
L’impunité comme règle, la complicité de l’État comme levier
Selon les auteurs, cette violence prospère sur un sentiment d’impunité, illustré par les manifestations agricoles de janvier 2024. Déversements de fumier polluant des cours d’eau, incendies de bâtiments publics, dégradations de routes : les actions coup de poing se sont multipliées sans donner lieu à des poursuites significatives. Une situation cautionnée au plus haut niveau, Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, déclarant qu’« on ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » et assurant laisser faire les manifestants.
L’enquête met en exergue ce que des chercheurs nomment la « préfectoralisation de la politique de l’eau ». Les préfets, qui président les Agences de l’eau, détiennent un pouvoir considérable et arbitreraient souvent en faveur des intérêts économiques. Le livre rappelle que des primes leur sont versées en fonction de la construction de bassines, suivant une feuille de route de l’ancien Premier ministre Jean Castex. Delphine Batho, ancienne ministre de l’Écologie, se souvient avoir reçu des lettres de préfets l’enjoignant de retirer son moratoire sur le financement public des bassines pour « éviter des désordres publics ». Elle fut évincée du gouvernement un an plus tard. L’ouvrage cite enfin le cas des frères Gutton, l’un directeur général de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne et promoteur des bassines, l’autre préfet des Deux-Sèvres supervisant le projet sur le territoire de son frère, comme une illustration caricaturale des accointances entre administration et monde agricole.
Au-delà des bassines, un système organisé
« Les Assoiffeurs » élargit l’analyse au-delà du seul secteur agricole. Les auteurs décrivent comment le lobby de la FNSEA a réussi à faire inscrire les mégabassines dans la loi au nom d’un « intérêt général majeur », alors qu’elles serviraient principalement l’industrie du maïs destiné à l’export. Ils s’intéressent également aux industriels des polluants éternels (PFAS), qui se positionnent pour vendre les coûteuses technologies de dépollution, créant un « juteux business de la pollution ». Le livre aborde aussi les efforts des géants du numérique pour dissimuler leur consommation d’eau, de plus en plus colossale. En définitive, l’enquête de Fabien Benoit et Nicolas Celnik dresse le portrait d’une « démocratie de l’eau à la française » dévoyée, où les collusions politiques et les jeux de pouvoir empêchent une véritable discussion démocratique sur le partage d’une ressource qui se raréfie.


