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PARIS : « L’enjeu central de la logistique, résoudre la c…

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Floriane Dumont
21 Déc 2023

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PARIS : « L’enjeu central de la logistique, résoudre la complexité »

Si la mobilité des voyageurs fait l’objet de nombreuses recherches, le transport de marchandises reste peu étudié.

Pourtant, les récentes crises (confinement, guerre en Ukraine) ont montré l’importance de la logistique et souligné ses enjeux sociaux, économiques et environnementaux. L’ADEME a structuré son soutien à la recherche dans ce secteur. Néanmoins, de nombreux champs restent à explorer, comme l’expliquent ici Éric Ballot, professeur en production et logistique à Mines ParisTech, et Tristan Bourvon, ingénieur Transports & Mobilité à l’ADEME.

Selon vous, pourquoi est-il nécessaire de soutenir la recherche dans les filières de la logistique ?
Éric Ballot

Les enjeux de la recherche sont importants : il s’agit de répondre aux besoins des transporteurs, des logisticiens, des entreprises qui développent des logiciels, des prestataires de services, etc. L’objectif est bien sûr environnemental (le secteur de la logistique produit au moins 13 % des émissions françaises de gaz à effet de serre), mais aussi sociétal (la filière génère environ 2 millions d’emplois) et bien sûr économique (elle représente 10 % du PIB). Enfin, pour cerner l’ampleur du problème, je rappellerai que le budget estimé pour optimiser ce que la Commission européenne nomme « les externalités du transport de marchandises » (autrement dit, les émissions, la congestion, le bruit, etc.) s’élève à pas moins de 1 Md€ par an pour Paris et à 6 Md€ par an pour l’Île-de-France.

Tristan Bourvon

En complément, j’ajouterai qu’il faut bien avoir conscience qu’il n’existe pas une mais plusieurs logistiques : la logistique des derniers mètres, celle des derniers kilomètres, celle de l’intercontinental, une logistique propre à chaque filière industrielle, etc. Le sujet est donc, par nature, d’une grande complexité. Les consommateurs sont également au cœur des enjeux, car ce sont eux qui créent une demande de logistique via leur consommation : l’étude de leurs comportements et pratiques est donc primordiale pour activer le levier de la sobriété.

Quels sont les mécanismes d’aide les plus pertinents pour soutenir cette recherche  ?
E.B

Pour moi, les deux principaux mécanismes d’aide sont les appels à projets de recherche (APR), qui se focalisent sur des actions ciblées, et les appels à projets (AAP), tel « Logistique 4.0 », opéré par l’ADEME dans le cadre du programme France 2030 du gouvernement, auquel j’ai participé en tant que membre du jury.

T.B

En plus des AAP et des APR, l’ADEME a initié La Fabrique de la Logistique, qui encourage la recherche collaborative via d’autres leviers que le financement, notamment via l’animation et la mise en réseau. L’objectif est de rassembler et de coordonner les acteurs publics et privés autour de thématiques afin de développer l’innovation et de créer des ressources partagées et ouvertes (« les communs ») sur ces sujets. Grâce à La Fabrique de la Logistique, des projets d’intérêt général ont émergé, qui n’auraient pas pu être accompagnés autrement, faute d’avoir des débouchés commerciaux. La Fabrique a également vocation à jouer un rôle de territorialisation de l’innovation, par exemple à travers son programme CEE (Certificats d’économies d’énergie) Marguerite. Enfin, l’ADEME finance chaque année des thèses, dont certaines, comme celle soutenue par Aurélien Bigo, portent sur la logistique.

Quel bilan tirez-vous de l’AAP « Logistique 4.0 » de France 2030 ?
T.B

Dans le cadre de cet AAP, nous avons reçu 65 dossiers, qui ont mené au financement de 30 projets. Ces chiffres attestent de la vitalité de l’innovation dans le secteur de la logistique, où une filière de R&D est en train de s’organiser. À l’avenir, nous souhaitons renforcer la constitution de consortiums larges et représentatifs, tout en encourageant leur positionnement sur des thématiques prioritaires de politiques publiques afin de maximiser l’impact de l’argent public investi. Les prochains AAP France 2030 iront dans ce sens.

Quels travaux de recherche menez-vous actuellement  ?
E.B

Nous travaillons sur le projet « Internet physique » (IP) qui rassemble plus de 200 entreprises et institutions au niveau européen. Concrètement, il s’agit de penser la logistique comme un internet. Je m’explique : un internet, ce sont des ressources largement partagées entre les acteurs et qui relient l’ensemble des outils informatiques les uns aux autres. Nous voulons faire la même chose avec la logistique, ce qui est d’une grande complexité car la logistique comprend des éléments physiques (comme des palettes, des boîtes, etc.), des échanges de données pour l’heure non normalisées, des process non standardisés, etc. La difficulté principale de ce projet est d’homogénéiser l’ensemble de ces éléments au niveau mondial afin de mettre en place un « Internet physique ». Ce sujet est complexe, mais aussi ambitieux : il entend diviser par quatre l’impact environnemental de la logistique tout en augmentant sa performance. Pour l’heure, les résultats que nous avons obtenus sont tous positifs et les start-up qui utilisent nos innovations confirment leur pertinence. Nous travaillons également sur d’autres projets, dont un projet européen appelé « Awaken Sleeping Assets Project », qui vise à optimiser l’utilisation des ressources dormantes des grandes villes (à savoir, les aires de livraison, les parkings, les terrains vacants, etc.).

À quels défis comptez-vous vous atteler à présent ?
T.B

Il reste d’importantes questions à résoudre. Par exemple, notre récente étude
« E-commerce : modélisation des impacts et recommandations filières et grand public » nous enseigne qu’au-delà du transport de marchandises nous devons prendre en compte l’impact des suremballages ainsi que les modes de déplacement des consommateurs pour récupérer leurs colis. Sur un tout autre plan, le report modal représente d’énormes défis (pour mémoire, la France s’est donné comme objectif de doubler la part du transport ferroviaire de fret d’ici à 
2030) et appelle à des réflexions autour de la planification territoriale avec les collectivités. Enfin, un autre champ d’étude majeur concerne le -numérique qui, utilisé à bon escient, permet d’avoir une vision plus globale de la logistique, de faciliter l’interopérabilité et donc de gagner en performance. Les axes de recherche à explorer sont donc nombreux, et d’une grande variété.

E.B

En synthèse, je dirai que la logistique reste un domaine trop complexe, qui compte beaucoup de niches et d’interfaces et que l’enjeu principal est de « faire simple ». Mais vous savez combien faire simple est difficile… La simplification repose notamment sur la standardisation des opérations : or, cette tâche est énorme car, à l’exception des conteneurs maritimes, aucun élément, aucun process n’est standardisé. La logistique urbaine et celle des derniers kilomètres doivent également être optimisées.
En demandant de diminuer drastiquement les émissions ou la part des éléments non réutilisables dans la logistique, l’Europe entend redéfinir de façon radicale ce secteur dans les prochaines décennies. Néanmoins, il n’est pas possible de travailler à des horizons aussi imprécis que ceux arrêtés actuellement (de l’ordre de 2030 ou de 2050, essentiellement). Les acteurs de la logistique ont besoin d’objectifs clairs et annuels pour bâtir des solutions réalisables sur les plans technique et aussi financier. Et ne nous voilons pas la face : les investissements nécessaires à la mise en œuvre d’une logistique durable sont colossaux. Pour se limiter à un seul exemple, l’utilisation de boîtes réutilisables présuppose des investissements dans toutes les usines, tous les entrepôts, tous les centres de tri du monde…Le chantier qui nous attend est donc majeur, indispensable et nécessite des efforts de recherche massifs.

SOURCE : ADEME