PARIS : « L’avenir est fait des choses qui ne sont plus là…
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PARIS : « L’avenir est fait des choses qui ne sont plus là et pas seulement des choses qui restent, comme les vestiges », Elias SAMBAR
Claire Andries – On a beaucoup parlé de désordre, on a parlé de déconstruction, on a parlé de mythes et aussi de création.
Parmi les propositions qui émanent du dernier festival de la ville « Extrem’city » qui sont listées dans la revue d’architecture euphorique, il y a la notion de « hacker la ville » et je passe la parole à Mathieu Rozières qui est un spécialiste de ces sujets.
Mathieu Rozières – Je trouve tout ce qui a été dit, extrêmement poétique et politique, mais je crois que ce qui compte aujourd’hui dans le rapport à la ville : c’est la représentation, parce que l’on appartient à une génération aujourd’hui – via les réseaux sociaux, pour laquelle la représentation de l’expérience compte plus que l’expérience elle-même. Et pour moi, le grand risque de la ville : c’est la disparition du désordre. Or, l’algorithme n’aime pas le désordre : la représentation de la ville sur Instagram, c’est à peu près partout pareil. Dans les images générées par les IA, il n’y a jamais de gens, jamais de désir, jamais d’accident.
Il est donc bien fondamental de pouvoir hacker la ville ! C’est d’ailleurs exactement ce qu’on fait avec Va jouer dehors ! ou avec des moments comme ceux que l’on partage actuellement, dans cet atelier euphorique. J’en reviens au désir et, à mon avis, la bataille culturelle que l’on doit gagner en hackant la ville : réintroduire le désordre. Que l’on soit capable de représenter le désordre et l’accident, dans la pratique et l’expérimentation de la ville. C’est pour cela qu’il est fondamental de partager les imaginaires de la ville non seulement avec les architectes, mais aussi les historiens, les poètes, les cuisiniers…
Claire Andries – Jean-Luc Godard disait « On reconnaît une époque aux œuvres d’art qu’elle a produites ». Elias Sambar voulez-vous réagir sur ces questions de désir, de désordre et de création ?
Elias Sambar – Je voudrais aussi revenir sur les Indiens dont Matthieu parlait tout à l’heure car j’ai traduit un texte fondamental de Mahmoud Darwich intitulé « Le dernier discours de l’homme rouge », une sorte de poème épique qui revient sur les questions de perte et de défaite. Il y a une différence fondamentale entre les deux notions : la défaite est sérieuse, la perte doit pousser l’homme à sortir par le haut.
Le désordre, comme les villes, est plein à craquer de choses qui ne sont plus là, il est plein de la perte. Et c’est une chose qui me passionne, dans l’idée du désordre, qui est présente aussi dans les villes, c’est tout ce qui a disparu, tout ce qui a été tenté et qui n’est plus là. Je suis convaincu que l’avenir est fait des choses qui ne sont plus là et pas seulement des choses qui restent, comme les vestiges.
Matthieu Poitevin – J’ai beaucoup d’affection pour la défaite. J’ai passé ma vie à perdre des projets et je trouve que j’ai bien fait parce que c’est une forme d’honneur, je n’ai pas fait de concessions pour gagner. Et ce que j’ai gagné, c’est presque par hasard ou par accident.
J’en viens à la question du patrimoine : dans d’autres cultures que la nôtre, en Asie par exemple, les bâtiments sont faits pour être démolis, on les reconstruit, on en fait autre chose et on avance. Un peu comme pour les Indiens qui n’ont jamais perdu leur identité parce que leur patrimoine existe dans la mémoire et dans la transmission des savoirs et de l’identité, et non par les bâtiments.
Et pour prendre un exemple édifiant, au moment du débat qui a duré quelques secondes sur la reconstruction de la flèche de Notre Dame, évidemment les architectes des bâtiments de France, tous partisans des monuments historiques, ont décrété qu’il fallait reconstruire à l’identique, alors que toutes les cathédrales de France ont été construites sans plans, sans coupes, sans rien du tout et grâce à une transmission de savoirs, sur le terrain, entre architectes et artisans. Et cette intelligence collective qui a construit des bâtiments incroyables s’est progressivement effacée, petit à petit, au profit d’une forme d’individualisme et d’égo.
J’ai justement une question pour José : comment expliques-tu qu’il y ait si peu d’engagement politique chez les architectes et comment est-ce que la politique, comme l’architecture, ne devrait pas d’abord être l’art de la désobéissance ?
SOURCE : « Être dans la liberté́ du devenir », la revue de l’architecture euphorique 05

