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PARIS : Jean-Jacques MONTLAHUC : « Ce qui compte vraiment en entreprise ne se dit presque jamais »
L’expert Jean-Jacques Montlahuc analyse l’impact dévastateur des non-dits sur la performance et le bien-être au travail.
Au sein de nombreuses organisations, les blocages et les tensions ne relèvent pas d’un déficit de compétences. Les managers sont qualifiés, les équipes maîtrisent leurs missions et les processus sont en place. Pourtant, des projets s’enlisent, les réunions se succèdent sans aborder les sujets essentiels, et un climat de méfiance s’installe insidieusement. La cause profonde de ces dysfonctionnements réside souvent dans l’invisible : les non-dits.
Le poison silencieux des non-dits
Ces silences, porteurs de frustrations accumulées et de sujets délibérément évités, engendrent une perte de confiance progressive et une véritable « fatigue relationnelle ». Selon Jean-Jacques Montlahuc, expert des tensions en entreprise et se définissant comme un « artiste de la relation », les conséquences sont très concrètes : ralentissement des prises de décision, conflits larvés, perte d’énergie collective, démotivation et incompréhensions durables. Depuis plus de vingt-cinq ans, il observe les mécanismes relationnels au sein des entreprises et met en lumière un paradoxe persistant. « On parle de ce qui se voit, de ce qui ne pose pas de problème. Mais ce qui compte vraiment ne se dit presque jamais », constate-t-il. Ce phénomène conduit à des situations où les équipes donnent l’impression que « tout le monde parle sans rien se dire », gaspillant un temps et une énergie précieux.
La confiance, préalable à toute vérité
Comment, dès lors, briser ce cycle du silence ? Pour Jean-Jacques Montlahuc, la solution ne réside pas dans de nouveaux outils ou processus, mais dans la qualité même de la relation humaine. Dire la vérité, aborder une conversation difficile ou exprimer un désaccord constructif suppose un climat de sécurité et de confiance. Or, ce climat ne se décrète pas. « La confiance se construit lorsqu’on connaît davantage l’autre : ce dont il est fier, ce qui le fragilise, ce qu’il craint, ce qu’il aime faire, ce qui lui fait honte parfois », explique l’expert. Cette connaissance mutuelle, qui dépasse le cadre strictement professionnel, est la condition sine qua non pour rendre les conversations difficiles possibles et, ainsi, prévenir ou résoudre les crises.
Dans cette optique, même le silence peut jouer un rôle positif. Loin d’être un vide à combler à tout prix, il peut devenir un espace d’écoute et d’introspection. « Le silence, lorsqu’on ose l’habiter plutôt que le fuir, ne résout pas tout, mais rend la vérité possible », souligne Jean-Jacques Montlahuc.
L’exemple lyonnais : quand un secret contamine tout un collectif
Pour illustrer la manière dont un non-dit peut gangrener une équipe entière, l’expert cite le cas d’un centre d’appel à Lyon. Une directrice avait recruté une jeune salariée en grande difficulté pour se loger. Touchée par sa situation, elle lui avait discrètement proposé de louer un studio lui appartenant à titre personnel. Pendant plusieurs années, personne au sein de l’entreprise n’a eu connaissance de cette relation privée qui liait la manageuse à sa subordonnée.
Lorsque la salariée a cessé de payer son loyer, la relation personnelle s’est logiquement détériorée, contaminant inévitablement la sphère professionnelle. Incapable d’aborder ouvertement la situation et de séparer ses deux rôles de propriétaire et de directrice, cette dernière a fini par chercher et trouver des motifs professionnels pour justifier le licenciement de son employée. Dans l’équipe, cette décision a provoqué une onde de choc et une profonde incompréhension. Les collaborateurs, ignorant la véritable raison du départ, ont commencé à douter de la justesse de leur management et à craindre pour leur propre sécurité d’emploi.
C’est en intervenant auprès de la directrice que Jean-Jacques Montlahuc l’a aidée à prendre conscience du poids que ce secret faisait peser sur l’ensemble du collectif. Le simple fait de révéler la vérité, de rendre visible ce qui était resté caché, a permis d’apaiser les tensions, de clarifier la situation et de restaurer une confiance qui avait été sérieusement ébranlée.
Libérer la parole pour renforcer l’engagement
À l’heure où les entreprises investissent massivement pour renforcer l’engagement de leurs salariés, prévenir les risques psychosociaux et fluidifier la collaboration, la question des non-dits apparaît comme un enjeu stratégique. Pour éviter que des sujets sensibles ne deviennent des tabous durables, il est essentiel de créer les conditions pour que les collaborateurs osent enfin se dire les choses. Il s’agit de remettre de la parole là où le silence s’est installé, et de comprendre que la performance collective passe aussi par une meilleure acceptation des fragilités de chacun. Permettre à ce qui reste tu de sortir au grand jour n’est pas un signe de faiblesse, mais un puissant levier pour réduire les risques de crises relationnelles et bâtir des fondations saines pour l’avenir.


