PARIS : Jean-Christophe VILLETTE : « L’absentéisme est d’ab…
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PARIS : Jean-Christophe VILLETTE : « L’absentéisme est d’abord un révélateur de dysfonctionnements organisationnels »
Alors que la réforme des arrêts maladie revient au Parlement, Jean-Christophe Villette appelle à traiter les causes profondes du mal-être au travail.
La question de la maîtrise des dépenses de santé revient sur le devant de la scène politique. Le 24 février prochain, la réforme des arrêts maladie sera de nouveau débattue par les parlementaires dans le cadre du Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale (PLFSS). Le texte prévoit notamment un renforcement des contrôles et un encadrement plus strict des prescriptions médicales. Si l’objectif affiché est de contenir les dépenses de la Sécurité sociale face à une dérive budgétaire, cette approche purement comptable est remise en question par les spécialistes du secteur.
Pour Jean-Christophe Villette, directeur général du cabinet Ekilibre Conseil et vice-président de la FIRPS (Fédération des Intervenants en Risques Psychosociaux), la réponse apportée par les pouvoirs publics ne s’attaque pas à la racine du problème. « L’absentéisme n’est pas uniquement un sujet de contrôle, c’est d’abord un révélateur de dysfonctionnements organisationnels », analyse l’expert, également psychologue du travail et ingénieur en maîtrise des risques.
Un indicateur de la soutenabilité du travail
Les chiffres avancés donnent le vertige : l’absentéisme représenterait aujourd’hui plus de 100 milliards d’euros par an, soit près de 4 % du PIB français. Cependant, au-delà de cet impact financier colossal, Jean-Christophe Villette invite les dirigeants à considérer ces absences comme un « signal stratégique ». Il ne s’agit pas simplement de salariés qui ne viennent pas travailler, mais d’un indicateur avancé de la « soutenabilité du travail ».
Ce concept mesure la capacité réelle d’une organisation à maintenir, sur la durée, un niveau d’exigence qui reste compatible avec la santé des équipes. Une hausse durable des arrêts maladie signale donc souvent que cette limite a été franchie.
Les trois racines du malaise
L’analyse menée par Ekilibre Conseil (https://ekilibre-conseil.com/) met en lumière trois causes structurelles qui expliquent cette progression des arrêts, bien loin de la simple fraude ou de la complaisance médicale.
Premièrement, la soutenabilité cognitive et émotionnelle des salariés est de plus en plus fragilisée. Les équipes font face à une surcharge de travail, une pression temporelle constante et des changements permanents qui épuisent les ressources mentales.
Deuxièmement, le soutien relationnel fait souvent défaut au sein des entreprises, caractérisé par un manque de reconnaissance et un déficit d’écoute managériale.
Enfin, le sens même du travail se trouve altéré. La « qualité empêchée » — le fait de ne pas pouvoir faire son travail correctement faute de temps ou de moyens — et la perte d’utilité perçue contribuent massivement au désengagement et, in fine, à l’arrêt maladie.
« Le contrôle peut répondre à un enjeu, mais il ne suffit pas à traiter les dynamiques profondes », prévient Jean-Christophe Villette. Ces facteurs relèvent en effet de l’organisation du travail elle-même et non de la médecine de ville.
Vers une gouvernance de la santé au travail
Plutôt que de se focaliser uniquement sur la surveillance, la réforme actuelle pourrait constituer une opportunité pour opérer un changement de paradigme. L’expert plaide pour que les entreprises se placent au cœur d’une « prévention structurelle ». Cela implique d’intégrer la santé au travail directement dans la gouvernance stratégique, au niveau des Comités de Direction (CODIR) et des Comités Exécutifs (COMEX).
L’idée est de discuter les indicateurs de soutenabilité humaine avec le même niveau d’exigence et de rigueur que les indicateurs financiers. L’investissement dans la qualité de vie au travail n’est d’ailleurs pas à fonds perdus. Selon l’Association internationale de la sécurité sociale, chaque euro investi dans la prévention génère un retour sur investissement compris entre deux et quatre euros.
« La maîtrise durable des dépenses sociales passera aussi par une transformation des environnements de travail », conclut Jean-Christophe Villette.