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PARIS : Jacques LEVY : « L’injustice est une expérience intime et politique à la fois »

Une vaste enquête de la Fondation Jean-Jaurès révèle que 71 % des Français ont subi une injustice, dessinant un portrait politique inédit du pays.

À quoi ressemble la France lorsque ses habitants la décrivent par le prisme de leurs blessures personnelles ? C’est à cette interrogation complexe que répond la Fondation Jean-Jaurès ce jeudi 5 mars 2026, en publiant une enquête d’envergure menée par l’Ifop pour Acadie et Chôros. Pilotée notamment par le géographe Jacques Lévy, cette étude s’appuie sur un corpus exceptionnel de près de 4 000 témoignages écrits, recueillis entre décembre 2024 et janvier 2025.

Loin des sondages classiques à choix multiples, les chercheurs ont posé une question ouverte aux sondés : « Pourriez-vous citer des exemples d’injustice que vous avez personnellement ressentis dans votre vie ? ». Le résultat est massif. Seuls 7,3 % des participants ont gardé le silence, tandis que 71 % déclarent avoir subi au moins une injustice. Ce taux de réponse, particulièrement élevé pour un sujet touchant à l’intime, témoigne d’une impérieuse nécessité de témoigner.

Une mosaïque de souffrances intimes

L’analyse qualitative de ces milliers de récits fait émerger une France à vif. Les injustices rapportées ne se limitent pas aux grandes catégories sociologiques habituelles. Elles naviguent entre des micro-événements fondateurs, comme « une mauvaise note à l’école qui n’était pas méritée », et des traumatismes lourds.

Les discriminations occupent une place centrale dans ces récits, notamment celles liées au genre. La parole des femmes se libère pour dénoncer le sexisme au travail, les inégalités salariales ou les conséquences professionnelles de la maternité. Les verbatims cités dans le rapport sont explicites : « j’ai été violée et mon agresseur n’a pas été condamné » ou encore l’évocation de « la charge mentale dans le couple ». Le racisme (« être coupable à cause de ma couleur de peau »), l’homophobie, l’âgisme (« trop vieux pour être embauché ») et la stigmatisation du handicap reviennent également avec force.

La sphère familiale, souvent perçue comme un refuge, apparaît ici comme un lieu de tensions majeures. Les témoignages évoquent des héritages confisqués (« mon père m’a déshéritée »), des violences parentales ou des conflits de garde d’enfants. L’institution judiciaire est elle aussi pointée du doigt pour ses lenteurs et son arbitraire présumé, laissant chez beaucoup un sentiment d’impuissance.

La géographie plus forte que l’idéologie

L’un des enseignements majeurs de cette étude réside dans la redéfinition des clivages qui traversent la société. Selon Jacques Lévy et son équipe, les divisions politiques traditionnelles ne suffisent plus à prédire le sentiment d’injustice. Ce sont désormais les « gradients d’urbanité » — la taille de la ville où l’on réside et la position que l’on y occupe (centre, banlieue ou zone périurbaine) — qui structurent les perceptions.

L’étude met en lumière six grandes lignes de fracture qui dessinent l’autoportrait psychopolitique de la France actuelle : les écarts de revenus, les inégalités engendrées par les politiques publiques, le sentiment d’être « trop riche pour les aides, trop pauvre pour s’en sortir », la dénonciation d’une « prime à la paresse », la perception d’étrangers privilégiés et la critique acerbe de la classe politique.

Une vision politique sans grand récit

Si la pauvreté est décrite avec des mots poignants — « devoir se priver pour se nourrir », « ne pas pouvoir partir en vacances » —, l’enquête révèle une absence notable : les grilles de lecture systémiques. Les termes comme « capitalisme », « exploitation » ou « domination » sont quasiment absents du corpus.

Les Français expriment un rapport au politique qui part de l’expérience vécue plutôt que des grandes idéologies du passé. L’injustice n’est plus un concept théorique mais une réalité charnelle qui interroge la place de chacun dans le corps social. « L’injustice est moins un concept abstrait qu’une expérience vécue, intime et politique à la fois », analyse Jacques Lévy.

Ce travail de fond, qui offre des clés de compréhension inédites sur l’état de l’opinion publique à l’approche des échéances électorales, est consultable dans son intégralité via le rapport publié par la Fondation.

Le rapport complet est disponible en téléchargement sur le site de la Fondation.

Pour plus d’informations sur les travaux de la Fondation Jean-Jaurès : www.jean-jaures.org