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PARIS : Isabelle FERRERAS : « La démocratisation de l’entreprise est une réponse concrète aux crises »
Un rapport international prône la démocratie en entreprise comme levier face aux crises ; le débat s’ouvre en France après Lille et Madrid.
À la veille du 1er mai, le rôle et la nature du travail redeviennent une question politique centrale. Face aux crises climatiques, sociales et démocratiques, une conviction émerge dans les cercles académiques et politiques européens : l’entreprise, lieu où se prennent les décisions structurantes pour nos sociétés, doit être réformée. Cette idée, au cœur d’un ambitieux rapport international, a fait l’objet de vifs débats à Lille les 9 et 10 avril et s’apprête à animer une conférence majeure à Paris.
Un rapport international pour réinventer l’entreprise
Commandité par la vice-présidente du gouvernement espagnol, Yolanda Díaz, le rapport « Deux promesses à celles et ceux qui travaillent : Voix et Propriété » est le fruit d’une année de travail d’une commission internationale d’experts. Présidée par la professeure Isabelle Ferreras (FNRS-Louvain, Harvard, Oxford), cette commission a rassemblé des sommités du monde académique issues d’institutions prestigieuses comme le MIT, Oxford, la London School of Economics ou Princeton. Parmi les contributeurs figurent notamment le professeur Daron Acemoglu, lauréat du prix Nobel d’économie 2024, et Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’ONU.
Présenté initialement à Madrid puis à Harvard, ce document de référence part d’un constat : les décisions qui façonnent nos trajectoires d’investissement, nos conditions de travail, les inégalités et in fine nos équilibres démocratiques se prennent majoritairement au sein des entreprises. Leur gouvernance actuelle, jugée trop peu inclusive, serait ainsi un frein à la résolution des crises contemporaines.
Le travail, angle mort des démocraties
Le rapport établit un lien direct entre le sentiment de mise à l’écart au travail et la montée de la défiance démocratique. Plusieurs études citées montrent que le manque d’autonomie, l’isolement et l’absence d’écoute dans le monde professionnel nourrissent un sentiment d’impuissance qui peut favoriser la progression de l’extrême droite parmi les salariés. Pour les auteurs, démocratiser l’entreprise n’est donc pas une simple question de gestion, mais un véritable enjeu de société.
« La démocratisation de l’entreprise n’est plus une option théorique : c’est une réponse concrète aux crises économiques, sociales et écologiques contemporaines. Il est urgent que nous en fassions un grand débat de société », affirme Isabelle Ferreras, autrice principale du rapport. L’hypothèse forte est que des entreprises plus démocratiques seraient également plus résilientes, plus innovantes et mieux alignées avec les impératifs de la transition écologique.
Voix et propriété : deux piliers pour l’action
Pour passer de la théorie à la pratique, le rapport avance deux leviers de transformation concrets, visant à rééquilibrer le pouvoir au sein des organisations.
Le premier pilier est celui de la « Voix », qui consiste à donner un pouvoir de décision réel aux salariés. Les recommandations incluent le renforcement des prérogatives des comités d’entreprise, notamment avec un droit de codécision sur le déploiement de l’intelligence artificielle. Plus structurant encore, le rapport préconise d’instaurer une représentation salariale obligatoire au sein des conseils d’administration, à hauteur d’un tiers des sièges pour les entreprises de 50 à 1 000 salariés, et de la moitié au-delà.
Le second pilier est celui de la « Propriété ». Il s’agit de faciliter l’accès des travailleurs au capital de leur entreprise. Les propositions incluent des seuils légaux minimaux d’actionnariat salarié, la création de « Fonds citoyens » pour acquérir des parts et des mécanismes de financement (de type ESOP) pour aider les salariés à reprendre leur PME lors du départ à la retraite de son dirigeant, un enjeu crucial pour le tissu économique.
De Lille à Paris, le débat politique est lancé
Après avoir été discuté à Lille les 9 et 10 avril en présence de personnalités comme Cyril Dion, Benoît Hamon, Claire Nouvian et de représentants syndicaux (CFDT, CGT), le débat s’installe à Paris. Une conférence intitulée « Comment démocratiser le travail ? » est organisée à Sciences Po le mardi 12 mai 2026.
Cette rencontre, qui s’appuiera sur le Manifeste pour une démocratie du travail publié le 17 avril, réunira des responsables politiques de premier plan tels que Clémentine Autain, Olivier Faure, François Ruffin et Marine Tondelier, montrant que le sujet dépasse les clivages traditionnels pour devenir un enjeu politique majeur.
Le rapport complet (en anglais) et son résumé exécutif (en français) sont accessibles sur le site officiel du projet : https://www.reportondemocracyatwork.org.
L’inscription à la conférence du 12 mai à Sciences Po est également ouverte en ligne.

