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PARIS : Institut Terram – Ce que vivent (vraiment) le…

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PARIS : Institut Terram – Ce que vivent (vraiment) les femmes rurales

« Ce que vivent (vraiment) les femmes rurales » par Salomé Berlioux* et Félix Assouly**.

Longtemps reléguée à la périphérie du regard national, la ruralité a émergé ces dernières années comme un espace politique à part entière. Pourtant, lorsqu’on observe l’égalité femmes-hommes depuis ces territoires, une évidence s’impose : si la ruralité ne crée pas les inégalités de genre, elle les amplifie. Ce phénomène touche 11 millions de femmes, soit un tiers des Françaises, vivant sur 91,5 % du territoire et rarement considérées dans les politiques publiques, les données statistiques ou les récits contemporains.

Cette étude de l’Institut Terram–Rura, soumise à un comité de relecture*** et soutenue par la Macif, repose sur une enquête quantitative auprès de 5 052 personnes, dont un suréchantillon de 1 016 femmes rurales, représentatif de la population française adulte, et un volet qualitatif composé de 93 entretiens approfondis, permettant de documenter les expériences vécues. Les deux enquêtes ont été administrées par Opinion Way.

Une pluralité de profils unifiés par la même contrainte : la distance

Loin de la figure monolithique de la « femme rurale », l’étude révèle une réalité composite : 32 % appartiennent aux catégories socioprofessionnelles inférieures, 23 % aux catégories socioprofessionnelles supérieures, et 45 % sont inactives. Non par choix, mais sous l’effet de carrières discontinues, de temps partiels subis et d’un marché du travail moins diversifié. En dépit de cette diversité, une même expérience structure leur quotidien : l’éloignement. Écoles, médecins, formations, services administratifs…, en ruralité, chaque démarche requiert temps, carburant et organisation. La majorité de ces coûts logistiques retombe sur les femmes.

Argent, autonomie, finance : une sécurité économique fragilisée

L’étude met en lumière un sentiment d’insécurité économique marqué chez les femmes rurales :

• 53 % ne se sentent pas en sécurité financière (38 % des hommes ruraux) ;

• 40 % parviennent à épargner régulièrement (contre 55 %) ;

• 27 % dépensent plus qu’elles ne gagnent chaque mois (contre 17 %).

Dans les couples, les revenus masculins restent prédominants : dans 69 % des foyers ruraux, ce sont eux qui constituent la principale ressource. Cet équilibre fragilise l’autonomie financière : plus d’une femme rurale sur quatre estime qu’elle ne pourrait pas s’en sortir seule en cas de séparation.

Se mettre en couple : un amortisseur économique à sens unique

La mise en couple améliore la situation matérielle des femmes rurales… tant qu’elle dure. Mais les patrimoines racontent une autre histoire : lorsque des enfants sont présents, 35 % des hommes sont propriétaires exclusifs du logement, contre 21 % des femmes (–14 points). Conséquence directe, plus d’un quart des femmes rurales (27 %) estiment qu’elles ne pourraient pas s’en sortir seules après une séparation (contre 9 % des hommes).

Le « malus rural du genre » : quand les distances démultiplient les écarts

Si un tiers des urbaines (33 %) disent porter presque exclusivement la charge mentale du foyer, elles sont 40 % en ruralité. Les effets de ces tensions ne demeurent pas circonscrits à la sphère sociale et s’incarnent aussi dans la santé psychique.

Une femme rurale sur cinq (19 %) déclare avoir moins de deux heures par semaine pour elle-même, contre 7 % des hommes ruraux. Sous le seuil des cinq heures hebdomadaires, les écarts explosent : 47 % des femmes rurales ont moins de 5 heures pour elles, contre 25 % des hommes (22 points d’écart). C’est plus du double de l’écart observé chez les urbains.

Les femmes rurales sont 38 % à estimer que leurs responsabilités familiales limitent leurs possibilités professionnelles, contre 17 % des hommes de leur territoire. Une nouvelle fois, l’écart est plus nettement supérieur (22 points) à celui observé en ville (16 points). La ruralité ne crée pas les écarts, elle les durcit.

Accès aux droits : la promesse de l’égalité se heurte au réel

Dans les zones rurales, 63,6 % des femmes disent ne pas avoir accès rapidement à des soins adaptés. Les crèches accessibles en ruralité sont trois fois moins nombreuses qu’en zones urbaines (8 places pour 100 enfants contre 26).

Les territoires ruraux concentrent 47 % des féminicides pour un tiers des femmes. Pourtant, seuls 26 % des appels au 3919 viennent des zones rurales. La proximité sociale, l’absence d’anonymat et l’éloignement des structures de protection rendent le recours à l’aide plus coûteux, plus risqué, plus rare.

Huit femmes rurales sur dix (79 %) se sentent isolées (85 % lorsqu’elles sont en couple sans enfant), contre 72 % de leurs homologues masculins.

Partir ou rester : un choix géographique avant d’être scolaire

À 18 ans, l’exode étudiant réduit drastiquement en un an la part des jeunes qui vivent dans les territoires ruraux. S’ils sont 33 % à 17 ans, à 18 ans ils ne sont plus que 24 % : une transformation brutale du paysage démographique, où les jeunes femmes partent davantage que les hommes. Celles qui restent sont majoritairement issues de milieux populaires, pour qui la mobilité représente des coûts impossibles à absorber.

Les normes locales : la respectabilité au féminin

Lorsqu’on demande aux femmes rurales ce que l’on attend d’elles, 57 % évoquent le fait de « bien s’occuper du foyer » ; 38 % « d’avoir des enfants » ; 36 % « d’être disponibles pour les autres ».

Pour une égalité réelle : l’accessibilité comme condition première

Le cœur de l’enjeu est simple : avoir un droit ne garantit pas qu’on puisse y recourir. Des réponses émergent dans l’étude :

faire de la densité du territoire de résidence un critère de représentativité dans les enquêtes d’opinion et les études de marché.
concevoir les politiques publiques et les dispositifs d’égalité femmes-hommes privés en se fondant sur le vécu des femmes rurales célibataires avec enfant.
adapter la mobilité (transports à la demande, covoiturage structuré, garages solidaires) ;
rapprocher les formations (campus connectés, VAE renforcée, modules itinérants) ;
mailler la garde d’enfants (micro-crèches, horaires atypiques) ;
déployer des services « en aller-vers » (santé, droit, accompagnement social) ;
sécuriser les trajectoires financières et patrimoniales (conseil, crédit, assurance) ;
garantir une protection effective contre les violences (hébergements proches, plaintes confidentielles, relais formés).

*Salomé Berlioux est entrepreneure sociale, fondatrice et directeur générale de l’association Rura (ex-Chemins d’avenirs).

** Félix Assouly est directeur du plaidoyer et de l’influence de l’association Rura (ex-Chemins d’avenirs).

***Comité de relecture : Charlotte Aumaître, responsable du pôle Affaires publiques et directrice générale Macif Impact ESS, Direction de l’Engagement de la Macif ; Élodie Tesson, directrice générale d’InSite France, association oeuvrant au coeur des villages ; Jean Viard sociologue, directeur de recherche associé au Cevipof-CNRS.