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PARIS : Institut ILIADE – Les mutations industrielles…

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PARIS : Institut ILIADE – Les mutations industrielles du travail

La révolution industrielle constitue une rupture aussi importante, aussi décisive, aussi absolue, que le fut la révolution néolithique : elle aussi se caractérise par une mutation complète des imaginaires et des pratiques sociales.

Une différence, de taille, est toutefois à noter : sa brutalité, sa rudesse, sa véhémence, dues à un changement radical d’échelle temporelle et de rythme. Alors que le processus de sédentarisation s’étala patiemment sur des millénaires, l’industrialisation, des sociétés européennes tout d’abord, puis de l’Occident et du Globe dans sa presque intégralité, prit lieu dans un temps plus que ramassé à l’échelle de l’histoire humaine ; quelques décennies suffirent en effet à opérer le grand chambardement, ainsi qu’en témoigne l’éloquente description qu’en donne Péguy au début du XXe siècle :

« Une femme fort intelligente, et qui se dirige allègrement vers ses septante et quelques années disait : Le monde a moins changé pendant mes soixante premières années qu’il n’a changé depuis dix ans. Il faut aller plus loin. Il faut dire avec elle, il faut dire au-delà d’elle : le monde a moins changé depuis Jésus-Christ qu’il n’a changé depuis trente ans. Il y a eu l’âge antique (et biblique). Il y a eu l’âge chrétien. Il y a l’âge moderne. Une ferme en Beauce, encore après la guerre, était infiniment plus près d’une ferme gallo-romaine, ou plutôt de la même ferme gallo-romaine, pour les mœurs, pour le statut, pour le sérieux, pour la gravité, pour la structure même et l’institution, pour la dignité (et même, au fond, d’une ferme de Xénophon), qu’aujourd’hui elle ne se ressemble à elle-même. »

Le choix de l’écrivain est assurément judicieux : c’est bien dans l’habitat que se marque de la façon la plus manifeste la grande mutation qui conduit de la longue période néolithique, qui à notre sens connaît sa dernière phase significative avec l’émergence des États-nations, à la conversion de la société à l’industrialisme. Mais que se passa-t-il, au juste, en l’espace de quelques décennies pour que Péguy ne reconnût plus, en observant le monde de 1913, le visage de celui de son enfance ? La réponse tient en peu de mots : l’artificialisation intégrale de la société, que Günther Anders, avec le sens de la formule qui le caractérise, décrit avec les mots suivants : « […] le monde auquel les hommes ont à faire quotidiennement est avant tout un monde de choses et d’appareils dans lequel il y a aussi d’autres hommes ; ce n’est pas un monde humain dans lequel il y aurait aussi des choses et des appareils ». Le philosophe met ici le doigt sur un renversement de « monde » ou, mieux encore, sur l’inversion des places qui suit la révolution industrielle et que nous rendons par le chiasme suivant : alors que, traditionnellement, le monde peuplé d’humains laisse une place aux choses, fruits d’un processus de fabrication, c’est à présent le monde peuplé d’appareils qui laisse une place aux hommes, objets d’un processus de désubjectivation.

La société industrielle accouche du monde de la Machine ; or, celle-ci est avant tout un automate, c’est-à-dire un ensemble de dispositifs, mécaniques, électriques et/ou électroniques, qui répète l’exécution d’une opération pour laquelle il est conçu et programmé. Lewis Mumford insiste précisément sur ce point : « La différence majeure entre une machine et un outil réside en fait dans le degré d’indépendance acquis, au cours de l’opération, en résonance avec la compétence et l’énergie motrice de l’opérateur : l’outil se prête à la manipulation, la machine à l’action automatique ». Il s’ensuit une première forme d’aliénation, concept que j’entends, dans sa lettre étymologique (latin : alienus), comme un devenir-étranger ou encore un processus d’ex-propriation.

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SOURCE : Institut ILIADE.