PARIS : Combien de musulmans ? Combien de religieux ? Combi…
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PARIS : Combien de musulmans ? Combien de religieux ? Combien d’islamistes ?
Portrait des musulmans de France, entre réislamisation et tentation islamiste.
| A l’heure où les questions sur l’intégration des musulmans occupent une grande place dans le débat public, force est de constater que les enquêtes permettant de mesurer avec précision et dans la durée l’évolution du rapport à la religion au sein de cette population sont rares, voir inexistantes. Réalisée auprès de plus de 1 000 personnes de confession musulmane, cette enquête offre un éclairage inédit sur les transformations profondes qui traversent l’islam de France depuis quarante ans. En reconstituant des séries historiques remontant aux années 1980, cette étude met en exergue un phénomène de « réislamisation » qui affecte tout particulièrement les nouvelles générations et s’accompagne d’une progression préoccupante de l’adhésion aux thèses islamistes. Loin de confirmer les discours sur une sécularisation à l’œuvre chez les musulmans français, les données révèlent au contraire une intensification des pratiques religieuses, un durcissement des positions sur les questions de mixité, et une sympathie croissante pour les courants radicaux de l’islam politique.
LES 10 CHIFFRES CLÉS A) L’IMPORTANCE DES MUSULMANS DANS LE PAYSAGE RELIGIEUX FRANÇAIS A AUGMENTÉ DE MANIÈRE LENTE MAIS CONTINUE CES QUARANTE DERNIÈRES ANNÉES 1 – La proportion de musulmans au sein de la population française adulte est passé de 0,5% en 1985 à 7% en 2025, faisant de l’islam la deuxième religion de France après le catholicisme (43%) mais devant le protestantisme (4%). Cette croissance régulière s’inscrit dans un contexte plus large de recomposition du paysage religieux marqué par le recul du catholicisme et la montée des « sans religion » (37,5%). B) UNE POPULATION MUSULMANE SOUMISE À UN PROCESSUS DE « RÉISLAMISATION » QUI S’ILLUSTRE PAR UN HAUT DEGRÉ DE RELIGIOSITÉ ET DES PRATIQUES CULTUELLES EN PROGRESSION CONSTANTE DEPUIS LES ANNÉES 2000 2 – Les musulmans affichent un degré de religiosité largement supérieur aux autres religions – 80% se déclarent « religieux », contre 48% en moyenne chez les adeptes des autres religions –, en particulier chez les jeunes : 87% chez les jeunes musulmans de 15 à 24 ans. 👉 Un musulman sur quatre (24%) se dit même « extrêmement » ou « très » religieux (contre 12% dans les autres confessions). Là aussi, cette religiosité intense culmine chez les moins de 25 ans (30%), révélant un écart générationnel qui inverse totalement les schémas classiques de sécularisation. 3 – La fréquentation des lieux de culte et la pratique de la prière ont largement augmenté en 40 ans, notamment chez les plus jeunes. Tout comme la fréquentation hebdomadaire de la mosquée qui est passée de 16% en 1989 à 35% en 2025, la pratique quotidienne de la prière a effectivement augmenté entre 1989 (41%) et 2025 (62%), atteignant elle aussi des sommets chez les jeunes de moins de 25 ans : 40%,contre 24% chez les 50 ans et plus. 4 – Le respect des injonctions alimentaires est lui aussi plus assidu qu’il y a quarante ans, notamment dans les générations les plus jeunes. En effet, l’observance de jeûne du Ramadan pendant tout le mois s’avère particulièrement stricte (à 73%, contre 60% en 1989), en particulier chez les jeunes où ce pilier de l’islam est devenu quasi général (83% chez les jeunes de 18 à 24 ans). 👉 Cette rigidification des pratiques alimentaires s’illustre aussi dans la non-consommation d’alcool : on ressence 79% d’abstèmes en 2025, contre 65% en 1989 tandis que la consommation d’alcool tombe à à peine 12% chez les jeunes de moins de 25 ans. C) CE HAUT DEGRÉ DE RELIGIOSITÉ VA DE PAIR AVEC UNE MONTÉE DE L’ORTHOPRAXIE SUR LE PLAN ALIMENTAIRE ET VESTIMENTAIRE ET DES RELATIONS ENTRE LES SEXES 5 – Le port du voile reste une pratique à la fois minoritaire et irrégulière chez l’ensemble des musulmanes – 31% le portent mais seulement 19% systématiquement – mais il se banalise de plus en plus chez les jeunes : une musulmane sur deux âgée de 18 à 24 ans se voilent aujourd’hui (45%), soit trois fois plus qu’en 2003 (16%) – année du grand débat sur son interdiction à l’Ecole publique. 👉 Certes, ce voilement est avant tout le fruit d’une injonction religieuse (80%) mais il exprime aussi une fierté d’appartenance croissante – 38% le font pour montrer « leur appartenance à leur religion » et un besoin de protection face aux pressions pesant sur les femmes dans l’espace public : 44% disent le porter pour « ne pas attirer le regard des hommes », 42% pour « se sentir en sécurité », 15% pour « ne pas être perçue comme une femme impudique », et 2% sous la pression directe de proches ». 6 – En rupture avec le libéralisme des mœurs dominant en Occident, l’application d’un séparatisme de genre est quant à elle loin d’être marginale : 43% des musulmans refusent au moins une forme de contact physique ou visuel avec l’autre sexe dont un sur trois (33%) refuse de faire la bise, 20% refusent d’aller dans une piscine mixte, 14% de serrer la main à une personne de l’autre sexe, et 6% de se faire soigner par un médecin de l’autre sexe. Or, la force de ce rejet de la mixité chez les jeunes laisse augurer une rigidification des rapports de genre au fil du renouvellement des générations. D) LA CAPACITÉ CROISSANTE DE L’ISLAM À FIXER DES RÈGLES DE VIE QUOTIDIENNE DES INDIVIDUS VA DE PAIR AVEC LA VOLONTÉ CROISSANTE DE VIVRE DANS UNE SOCIÉTÉ FRANÇAISE CONFORME AUX PRINCIPES DE LA LOI ISLAMIQUE 7 – À rebours des tendances observées dans les autres religions, une forme d’« absolutisme religieux » transparaît dans un large rejet de la science : 65% des musulmans pensant que « c’est plutôt la religion qui a raison » par rapport à la science sur la question de la création du monde, soit plus de trois fois plus que dans les autres religions (19%). 8 – Une vision intégraliste de l’islam se banalise aussi avec l’idée selon laquelle les règles de sa religion priment sur les autres. Dans un arbitrage sur des sujets comme l’abattage rituel ou l’héritage, la proportion de musulmans qui privilégieraient le respect des règles de leur religion a ainsi fortement progressé en trente ans (+16 points depuis 1995, à 44%) tandis que ceux qui privilégieraient les lois françaises s’avèrent, eux, en net retrait par rapport à 1995 (49%, -13 points ). 👉 Autre signe d’une certaine vision intégraliste de la charia : près d’un musulman sur deux (46%) estime que la loi islamique doit être appliquée dans les pays où ils vivent, dont 15% « intégralement quel que soit le pays dans lequel on vit » et 31% « en partie » en l’adaptant aux règles du pays où on vit. E) LARGEMENT PLUS RÉPANDU QUE DANS LES ANNÉES 90, L’ISLAMISME S’IMPOSE AUJOURD’HUI COMME UN COURANT DE PENSÉE MULTIFORME, DOMINÉ PAR LE FRÉRISME 9 – L’intégrisme a gagné les esprits de plus d’un musulman sur trois : 38% des musulmans approuvent tout ou partie des positions « islamistes » en 2025, soit une proportion deux fois plus élevée que ceux qui partageaient des positions « intégristes » il y a une trentaine d’années (19% en 1998). 10 – En France, la mouvance islamiste hexagonale est traversée par de multiples courants, que surplombe l’influente confrérie des Frères musulmans : un musulman sur trois (33%) affiche de la sympathie pour au moins une mouvance islamiste, dont 24% pour les Frères musulmans, 9% pour le salafisme, 8% pour le wahhabisme, 8% pour le Tabligh, 6% pour le Takfir et 3% pour le djihadisme. 👉 Un jeune sur trois (32%) se disent proches du courant de pensée des Frères musulmans, signe d’une influence dans les nouvelles générations, qui contredit l’idée d’un vieillissement de cette mouvance. LES ENSEIGNEMENTS DE L’ENQUETE A) LE POIDS DES MUSULMANS DANS LE PAYSAGE RELIGIEUX A AUGMENTÉ DE MANIÈRE LENTE MAIS CONTINUE CES QUARANTE DERNIÈRES ANNÉES 1 – La progression de l’islam s’inscrit dans un mouvement plus large de recomposition du paysage religieux français marqué à la fois par le recul du catholicisme et la montée des « sans religion » Lorsqu’on retrace l’évolution du paysage religieux français depuis le milieu des années 1980, l’enquête met en évidence une transformation d’ampleur : la part des musulmans dans la population adulte est passée de 0,5% de la population en 1985 à 2% en 2000, 4% en 2009, 5,5% en 2016, et enfin 7% en 2025. Cette progression s’inscrit dans un mouvement plus large de recomposition du paysage religieux français caractérisée à la fois par une désaffection accélérée pour le catholicisme (43%, contre 83% en 1985) et la poursuite du mouvement de sécularisation avec, en quarante ans, une multiplication par trois du poids des personnes sans religion en France : 37% en 2025, contre 13% en 1985).
Nota Bene : L’appartenance religieuse des Français est difficile à mesurer et à suivre sur le long terme car elle n’est plus collectée dans les recensements depuis 1872 et ne figure que trop rarement dans les grandes enquêtes de la statistique publique. L’étude Ifop-EDV tente donc de suppléer les lacunes de la statistique publique qui n’a jamais réalisé une enquête quantitative sur les questions de religion, de laïcité et d’intégrisme religieux auprès d’un échantillon représentatif de l’ensemble de la population alors même que la montée des tensions sur ces sujets depuis une vingtaine d’années aurait pu le justifier. Les enquêtes Trajectoires et Origines – TÉO (INSEE-INED) – sont l’une des rares sources représentatives de la population résidant en France métropolitaine permettant d’étudier les affiliations et pratiques religieuses. Mais aussi robustes soient-elles, ces études excluent de leur investigation une large part de la population (ex : 20 millions de personnes âgées de plus de 60 ans) tout optant pour des indicateurs qui empêchent des comparaisons avec d’autres études (ex : indicateur d’affiliation religieuse) ou une analyse en profondeur des valeurs sociales et religieuses (ex : relations entre les hommes et les femmes, question spécifique sur le port du voile…) [1]. Les enquêtes EVS (L’European Values Survey) reposent, elles, sur un dispositif qui offre des perspectives historiques (1981-1990-1999-2008-2018) et des variables d’une richesse exceptionnelles mais dont certaines options méthodologiques sont difficilement reproductibles (ex : mode de recueil, échantillonnage…) ou inadaptées au contexte français tel que l’indicateur clé d’appartenance religieuse (« Considérez-vous que vous appartenez à une religion ? »). Cette croissance du poids des musulmans, certes lente mais régulière, fait donc aujourd’hui de l’islam la deuxième religion de France, loin certes derrière un catholicisme en forte baisse mais devant un protestantisme/évangélisme dynamique (4%, contre 1,5% en 1985). De manière générale, ces données confirment globalement les tendances déjà observées auprès des moins de 60 ans entre 2008 et 2020 dans les études TÉO (INSEE-INED). La France n’échappe donc pas à la dynamique observée dans d’autres pays européens comme le Royaume-Uni, l’Allemagne ou la Belgique, où l’islam s’est également imposé comme la deuxième religion au cours des dernières décennies. À noter que le cliché d’une religion en très forte expansion n’est pas la seule idée reçue remise en cause dans cette étude : cette enquête brise d’autres clichés sur une « communauté » qui serait particulièrement « fermée ». Ainsi, l’idée que la population musulmane serait vivement opposée à l’apostasie est remise en cause dans cette enquête, qui montre que les trois quarts des musulmans estiment que leurs coreligionnaires ont le droit de rompre avec l’islam (73%), soit une proportion en nette hausse par rapport à 1989 (44%).
Le point de vue de François Kraus : « Force est de constater que les résultats de cette étude ne vont pas dans le sens des chantres du « Grand remplacement » qui assènent depuis des années l’idée d’une présence massive des musulmans en France au point que les Français en viennent à croire qu’ils représentent 31% de la population française (Ipsos, 2016) ! En réalité, notre enquête, qui repose sur un échantillon plus exhaustif que l’enquête TEO (INED-INSEE 2019-2020) et plus robuste que l’EVS (2018), évalue la proportion de musulmans à un niveau bien plus limité (7%). Notre étude ne confirme pas non plus la thèse d’une « exception musulmane » dans le paysage religieux : la dynamique du protestantisme évangélique brise les clichés autour d’un islam français qui serait la seule religion à suivre une trajectoire de revitalisation religieuse. Cependant, elle illustre bien la « fragmentation » d’une société française en proie à un déclin accéléré de la « matrice catholique » qui assurait l’unité culturelle de la France et à l’affirmation d’ilots dont les référents culturels et normatifs divergent de la population majoritaire (Fourquet, 2019) ». B) CE PROCESSUS DE « RÉISLAMISATION » S’ILLUSTRE PAR UN HAUT DEGRÉ DE RELIGIOSITÉ ET DES PRATIQUES CULTUELLES EN HAUSSE CONSTANTE DEPUIS LES ANNÉES 2000 L’enquête révèle tout d’abord un mouvement de « réislamisation » qui se manifeste aussi bien dans les représentations (degré de religiosité) que dans les pratiques du culte (prière, mosquée, jeûne) au sens strict. 2 – Un degré de religiosité largement supérieur chez les musulmans que dans les autres religions Premier indicateur de cette singularité musulmane : le degré de religiosité déclaré. 80% des musulmans de France se disent « religieux », contre seulement 48% en moyenne chez les adeptes des autres religions (ex : catholiques, protestants, juifs…). Cet écart se confirme lorsqu’on mesure plus précisément l’intensité de leur religiosité : 24% des musulmans se disent « extrêmement » ou « très » religieux, soit deux fois plus que dans les autres confessions (12%). Et dans le détail, les musulmans s’assumant de la sorte s’avèrent être les plus jeunes (ex : 30% des jeunes de 15 à 24 ans, contre 12% chez les 50 ans et plus) et les moins élevés socialement (24% des ouvriers, contre 20% des cadres).
Le point de vue de François Kraus :« Cette sur-religiosité des musulmans au fil du renouvellement des générations, déjà suggérée par divers travaux[2] ou enquêtes (étude Valeurs 2018)[3], distingue aujourd’hui clairement le pôle musulman du reste du paysage religieux français. Or, ce renforcement de la religiosité s’inscrit avant tout dans un processus de «réaffiliation religieuse» d’une partie de la jeunesse musulmane à un islam traditionaliste« . 3 – La fréquentation des lieux de culte et la pratique de la prière ont largement augmenté en 40 ans, notamment chez les jeunes Au-delà de l’auto-évaluation de sa religiosité, c’est dans l’évolution des pratiques cultuelles sur la longue durée que se lit le plus nettement ce processus de réislamisation : les musulmans de France se distinguant par un rapport plus intensif aux obligations cultuelles. Ainsi, alors même qu’elle n’était pratiquée que par un musulman sur trois il y a trente ans (31% en 1994), la prière quotidienne est devenue une pratique majoritaire, trois fois plus répandue aujourd’hui chez les musulmans (62%) que dans les autres religions (18%). Avec un nombre d’adeptes qui a doublé entre 1989 (16%) et 2025 (35%), la fréquentation de la mosquée le vendredi suit une tendance assez similaire même si elle reste une pratique plus limitée. Cela tient sans doute à son caractère encore très genré – 52% des hommes en fréquent, contre 17% des femmes –, signe que si ce rendez-vous rituel joue bien un rôle de socialisation et de cohésion dans l’espace local, il reste avant tout un phénomène masculin.
Dans les deux cas, les jeunes s’avèrent beaucoup plus assidus que dans le passé : 40% des musulmans âgés de moins de 25 ans fréquentent la mosquée le vendredi, contre 7% en 1989, 67% des jeunes prient quotidiennement, contre à peine un sur quatre (26%) en 1989. 4 – Le respect des injonctions alimentaires est plus assidu qu’il y a quarante ans, en particulier chez les jeunes Le respect des prescriptions alimentaires connaît à peu près le même mouvement de consolidation, attestant d’un resserrement normatif autour des obligations centrales du culte. Ainsi, l’observance de jeûne pendant tout le mois du Ramadan s’avère plus stricte aujourd’hui (73%) qu’en 1989 (60%), notamment chez les jeunes où ce pilier de l’islam est suivi de manière quasi-universelle : 83% des jeunes le respectent en 2025, contre 51% en 1989. Autre indice de cette rigidification des pratiques alimentaires, la proportion d’abstèmes – c’est-à-dire de personnes qui ne consomment aucune boisson alcoolisée – est plus forte aujourd’hui (79%) qu’il y a une trentaine d’années (65%). Depuis une dizaine d’années, la consommation d’alcool semble toutefois avoir atteint un plateau autour des 20%. Elle se concentre d’ailleurs surtout parmi les musulmans qui ne se considèrent pas religieux – 53% déclarant consommer de l’alcool, contre seulement 14% pour les musulmans religieux – ce qui témoigne bien d’un respect croissant des prescriptions à mesure que l’engagement religieux s’intensifie. Et là encore, l’observance scrupuleuse de cet interdit alimentaire s’avère encore plus marqué chez les jeunes : 12% seulement des jeunes consomment aujourd’hui de l’alcool, soit trois fois moins qu’en 1989 (35%).
Le point de vue de François Kraus : « Ces données dessinent le portrait d’une population musulmane française traversée par un mouvement de réaffiliation religieuse qui touche tout spécialement les jeunes générations. Loin de s’inscrire dans le modèle classique de sécularisation, les musulmans de France, et tout particulièrement les plus jeunes d’entre eux, témoignent au contraire d’une forte réaffirmation identitaire passant par l’intensification des pratiques cultuelles. Ce phénomène, déjà observé dès les années 1990 par des chercheurs comme Gilles Kepel[4], trouve ici une traduction chiffrée qui en confirme non seulement l’ampleur mais aussi et surtout la pérennité au fil des générations ». Un des enseignements majeurs de l’enquête est que sur tous les indicateurs, les jeunes musulmans sont plus rigoriste et plus radicaux que leurs aînés Cette dynamique générale est plus prononcée au sein des générations les plus jeunes. Chez les moins de 25 ans, la prière rituelle s’inscrit dans une routine resserrée : près des deux tiers prient cinq fois par jour (67%), contre 44% des 50 ans et plus. De même, la mosquée du vendredi devient un rendez-vous hebdomadaire : 40% des jeunes musulmans la fréquentent, contre moins d’un quart des 50 ans et plus (24%). Les marqueurs alimentaires et vestimentaires suivent cette même pente : on observe une forte hausse du respect intégral du ramadan (+32 points) chez les moins de 25 ans ainsi qu’une adhésion plus stricte à l’interdiction de l’alcool (-23 points). De même, le port du voile chez les musulmanes de moins de 25 ans est de 45%, quand il tombe aujourd’hui à 16% chez les 50 ans et plus. Enfin, les frontières interactionnelles entre les sexes se durcissent davantage : plus d’un musulman de moins de 25 ans sur deux refuse au moins une forme de contact avec l’autre sexe (55%), contre un quart chez les 50 ans et plus (27%). Cette réislamisation se manifeste également dans la manière dont les jeunes musulmans se projettent dans l’avenir de l’islam : les plus jeunes sont bien moins nombreux que leurs aînés à souhaiter voir l’islam se moderniser (12%, contre 39% des 50 ans et plus), une proportion en forte baisse par rapport à 1998 (-29 points) ; quand 16% déclarent souhaiter « revenir à la tradition » (contre 6% des plus de 50 ans). Ce différentiel générationnel signale une intensification précoce du rapport aux obligations cultuelles et une socialisation religieuse très structurée dès l’entrée dans la vie adulte, ce qui soulève l’hypothèse de l’existence d’une socialisation islamiste des jeunes musulmans nés en France, mais socialisés dans un environnement où l’islamisme est devenu culturellement dominant, où les normes religieuses rigoristes se sont imposées comme l’expression authentique de l’islam et où la transgression expose à la stigmatisation communautaire. Cette socialisation entre en tension avec les cadres de socialisation de l’école républicaine et l’univers normatif du droit français, et alimente pour une partie de ces jeunes un sentiment de rupture avec la société. Ainsi, elle s’accompagne d’une hiérarchisation nette entre savoir scientifique et vérité révélée : lorsque science et religion s’opposent sur la création du monde, huit jeunes musulmans sur dix (81%) donnent raison à la religion (contre 52% des plus de 50 ans). La même logique prévaut dans les arbitrages juridiques : sur des enjeux familiaux, les moins de 35 ans sont une majorité à privilégier le respect des règles religieuses (57%, contre 29% ans des 50 ans et plus) à celui des lois françaises.
Pour autant, cette surmobilisation n’est pas un trait spécifique aux musulmans, mais un mouvement générationnel plus large qui traverse l’ensemble des croyants. Le surcroît d’assiduité observé chez les jeunes musulmans s’inscrit dans un contexte où la jeunesse croyante, toutes confessions confondues, affiche, elle aussi, des pratiques plus fréquentes et plus régulières. Cet « effet générationnel de renforcement de la religiosité » n’est donc pas qu’un phénomène musulman, ce qui tend à conforter l’idée d’un « renforcement général de la religiosité des jeunes qui appartiennent à une religion » constaté par Olivier Galland à partir des données de la dernière enquête Valeurs (EVS 2018)[5]. C) UN HAUT DEGRÉ DE RELIGIOSITÉ QUI VA DE PAIR AVEC UNE MONTÉE DE L’ORTHOPRAXIE SUR LE PLAN ALIMENTAIRE ET VESTIMENTAIRE ET UN REFUS DE LA MIXITÉ ENTRE LES SEXES Loin de se limiter aux pratiques cultuelles au sens strict, ce processus de réislamisation s’étend à l’ensemble de la vie quotidienne, dans une logique d’orthopraxie – c’est-à-dire de strict respect des prescriptions religieuses – qui s’étend à tous les aspects de la vie sociale (ex : apparence vestimentaire, relations entre les sexes…). 5 – Le voilement des musulmanes reste un phénomène minoritaire, mais en augmentation constante chez les jeunes : une musulmane entre 18 et 24 ans sur deux est voilée, soit trois fois plus qu’il y a vingt ans Le port du voile reste une pratique à la fois minoritaire et irrégulière chez l’ensemble des musulmanes – 31% le portent mais seulement 19% systématiquement – mais surtout, il se banalise de plus en plus chez les jeunes : une musulmane sur deux âgée de 18 à 24 ans se voilent aujourd’hui (45%), soit trois fois plus qu’en 2003 (16%) – année du grand débat sur son interdiction à l’Ecole publique (Commission Stasi) qui avait donné lieu à sa première évaluation dans une enquête quantitative [6]. À l’inverse, la tendance à la baisse du voilement chez les femmes de plus 50 ans sur la même période (-19 points entre 2003 et 2025) invite s’interroger sur le caractère pérenne d’un tel choix et du poids respectif que peut avoir deux « effets » bien connus en science sociale : – un effet de génération prenant en compte le fait que les femmes de la 1ère génération font de plus en plus place dans cette tranche d’âge à des femmes nées socialisées à une époque – les années 60/70 – où la logique de l’intégration républicaine jouait encore à plein et où les prescriptions religieuses apparaissaient à beaucoup comme un carcan d’un autre âge ; – un effet d’âge lié à l’avancement dans le cycle de la vie et à des événements – divorce, remise en couple avec une personne non musulmane, déménagement dans des quartiers sans pression communautaire, reprise d’un métier où le voile n’est pas autorisé… – qui peuvent en amener certaines à avoir au fil de l’âge un rapport plus distancié aux injonctions vestimentaires. Et de même qu’il peut jouer à la baisse sur celles qui le portent dans un réflexe parfois juvénile d’affirmation identitaire, le vieillissement peut aussi réduire la pression sexuelle qui poussent certaines à le porter pour se protéger du regard des hommes dans l’espace public.
6 – Ce voilement est avant tout le fruit d’une injonction religieuse, mais il exprime aussi une fierté musulmane croissante et un besoin de protection face aux pressions pesant sur les femmes dans l’espace public Mais pour quelles raisons ces jeunes femmes se voilent-elles ?
Certes, les motivations strictement religieuses demeurent centrales (80%) mais d’autres motivations, plus identitaires, sont également à l’œuvre si l’on en juge par le nombre de plus en plus élevé de femmes voilées qui expliquent le porter pour « montrer qu’elles sont musulmanes et leur appartenance à leur religion » : 38% aujourd’hui, contre 23% il y a 9 ans. Symptomatique d’une « esthétisation » de sa piété visible dans l’espace public, cette utilisation amène donc aussi à replacer ce vêtement dans une logique de pure affirmation identitaire. Mais les chiffres révèlent aussi qu’au total, 59% des musulmanes voilées le font pour des raisons liées à des pressions ou des risques pesant sur elles, dont 44% disent le porter pour « ne pas attirer le regard des hommes », 42% pour « se sentir en sécurité », 15% pour « ne pas être perçue comme une femme impudique », et 2% sous la pression de proches ». Le point de vue de François Kraus : « Pour nombre de femmes voilées, notamment les jeunes qui subissent le plus la pression sexiste dans l’espace public, le port du voile exprime donc parfois une « pudeur défensive », confirmant l’hypothèse qu’il puisse in fine jouer un rôle de « cape d’invisibilité » pour celles qui veulent limiter les risques de pression, de stigmatisation ou d’agression liés à leur genre ». 7 – La stricte séparation entre hommes et femmes est aujourd’hui une pratique minoritaire mais la force du rejet de la mixité chez les jeunes — notamment les jeunes filles — laisse augurer une rigidification des rapports de genre au fil du renouvellement des générations Au-delà du voile, c’est plus largement le rapport à la mixité entre les sexes et la retenue dans les contacts hommes-femmes qui se trouve interrogé par cette enquête. Au total, 43% des musulmans refusent au moins une forme de contact physique ou visuel avec l’autre sexe dont un sur trois (33%) qui refuse de faire la bise, 20% qui refusent d’aller dans une piscine mixte, 14% de serrer la main à une personne de l’autre sexe, et 6% de se faire soigner par un médecin de l’autre sexe.
Or, la force de ce rejet de la mixité chez les jeunes laisse augurer une rigidification des rapports de genre au fil du renouvellement des générations. En effet, 45% des hommes de moins de 35 ans et 57% des femmes du même âge refusent au moins une forme de contact avec l’autre sexe. Aujourd’hui, par exemple, un jeune musulman sur deux de moins de 25 ans (47%) refuse de faire la bise à une personne de l’autre sexe. Le point de vue de François Kraus : « le rejet de ces formes de contact physique ou visuel avec l’autre sexe témoigne, comme le port du voile, d’un « séparatisme de genre » passant avant tout par l’invisibilisation du corps féminin et une rigidification des rapports hommes-femmes. Portées par la frange la plus rigoriste de la population musulmane, ces pratiques s’inscrivent probablement dans un dynamique de réaffirmation identitaire où elles fonctionnent comme des marqueurs de distinction dans une société perçue comme hostile ou assimilatrice. Mais ce rejet de la mixité apparaît aussi en opposition totale avec le libéralisme des mœurs dominant en Occident et les valeurs d’égalité et de mixité promues par la République »… D) LA CAPACITÉ CROISSANTE DE L’ISLAM À FIXER DES RÈGLES DE VIE QUOTIDIENNE DES INDIVIDUS VA DE PAIR AVEC LA VOLONTÉ CROISSANTE DE VIVRE DANS UNE SOCIÉTÉ CONFORME AUX PRINCIPES ISLAMIQUES Ce processus de réislamisation ne se réduit pas qu’aux pratiques cultuelles ou aux rapports de genre. Il s’accompagne aussi d’une transformation du rapport à la modernité, à la science et aux normes juridiques, qui laisse entrevoir une volonté croissante de conformer la société française aux principes de la loi islamique. 8 – La place croissante accordée à la religion va de pair avec une plus grande disposition à un « absolutisme religieux » Pour des sociologues comme Olivier Galland, le rejet de la science est révélateur de cette disposition à l’« absolutisme religieux »[7] alliant anti-relativisme radical et domination des croyances religieuses sur les savoirs scientifiques. Or, les musulmans se distinguent par la croyance que leur religion prévaut sur les discours scientifiques dans l’explication de la création du monde : 65% des musulmans pensent en effet que c’est plutôt la religion qui a raison lorsque la religion et la science s’opposent sur la question de la création du monde, contre 19% en moyenne chez l’ensemble des Français. Ce positionnement atteint même 81% chez les jeunes moins de 25 ans, signe d’un rejet de la démarche scientifique très marqué dans un contexte où la vérité religieuse est érigée en système de pensée total, ne laissant aucune place à la contestation scientifique.
Cette défiance vis-à-vis de la science s’accompagne d’un rejet massif de l’idée d’une modernisation de l’islam. Seuls 21% des musulmans français souhaitent que l’islam se modernise en 2025, soit deux fois moins qu’il y a un quart de siècle (48% en 1998). On observe ainsi une tendance totalement inverse à celle qui prévaut dans les autres religions. Alors que le catholicisme français s’est largement modernisé depuis Vatican II, l’islam de France semble au contraire se replier sur une lecture littéraliste des textes sacrés, tout particulièrement chez les jeunes générations. 9 – Une vision intégraliste de l’islam se banalise aussi avec l’idée selon laquelle les règles de sa religion priment sur les autres Dans un arbitrage sur des sujets comme l’abattage rituel ou l’héritage, la proportion de musulmans qui privilégieraient le respect des règles de leur religion a en effet fortement progressé en trente ans (+ 16 points depuis 1995, à 44%) tandis que ceux qui privilégieraient les lois françaises s’avèrent, eux, en net retrait (49%, -13 points ). Mais le rapport à la charia constitue aussi bon indicateur de cette montée de l’intégrisme : près d’un musulman sur deux (46%) estime que la loi islamique doit être appliquée dans les pays où ils vivent, dont 15% « intégralement quel que soit le pays dans lequel on vit » et 31% « en partie » en l’adaptant aux règles du pays où on vit.
Ces chiffres sont d’autant plus préoccupants qu’ils interviennent dans un pays, où la séparation entre loi civile et loi religieuse constitue un principe constitutionnel depuis 1905. L’idée que la charia puisse ou doive s’appliquer en France, même « en partie », entre en contradiction frontale avec les principes républicains. Le point de vue de François Kraus : « Ces données donne du grain à moudre à ceux qui craignent que la population musulmane se développe dans une logique de « contre-société », c’est-à-dire qu’elle cherche à organiser sa vie quotidienne selon des normes religieuses distinctes, voire opposées, à celles de la société majoritaire. Cette tendance, loin de s’atténuer avec le temps, semble au contraire se renforcer génération après génération, portée par une jeunesse de plus en plus désireuse de marquer son identité musulmane face à une société française perçue comme hostile ». E) LARGEMENT PLUS RÉPANDU QUE DANS LES ANNÉES 90, L’ISLAMISME S’IMPOSE AUJOURD’HUI COMME UN COURANT DE PENSÉE MULTIFORME, DOMINÉ PAR LE FRÉRISME Parallèlement à cette réislamisation on observe une adhésion croissante aux thèses islamistes qui constitue sans doute le résultat le plus préoccupant de cette enquête. Loin d’être un phénomène marginal, l’islamisme politique s’impose en effet aujourd’hui comme un courant de pensée largement diffusé au sein de la population musulmane française. 10 – L’intégrisme a gagné les esprits de plus d’un musulman sur trois, soit une proportion deux fois plus élevée qu’il y a une trentaine d’années Interrogés sur leur opinion à l’égard des islamistes, 38% des musulmans français déclarent approuver tout ou partie de leurs positions en 2025, dont 8% « la plupart » et 30% « seulement quelques-unes ». Or, cette proportion de 38% d’approbation, même partielle, de l’islamisme constitue un doublement par rapport à 1998, année où seulement 19% des musulmans partageaient des positions intégristes.
Plus inquiétant encore, cette progression ne touche pas uniformément toutes les générations. Chez les jeunes de 15 à 24 ans, l’adhésion à l’islamisme atteint 42%, contre 35% chez les 50 ans et plus, soit un différentiel générationnel de 7 points. Ces chiffres tend confirmer certaines analyses développées par Hugo Micheron dans son ouvrage Le Jihadisme français ou par Bernard Rougier dans Les Territoires conquis de l’islamisme, qui montraient déjà la progression de l’idéologie islamiste dans les quartiers populaires et chez les jeunes générations. Mais l’ampleur du phénomène, telle qu’elle ressort de cette enquête représentative, dépasse même les estimations les plus pessimistes. 11 – En France, la mouvance islamiste hexagonale est traversée par de multiples courants, que surplombe l’influente confrérie des Frères musulmans : un musulman sur quatre a de la sympathie pour la mouvance frériste Mais l’islamisme n’est pas un bloc monolithique. Pour la première fois, l’enquête permet de distinguer plusieurs courants au sein de cette mouvance. Le frérisme (doctrine des Frères musulmans) arrive largement en tête : un quart (24%) des musulmans éprouvent de la sympathie pour cette mouvance, soit près d’un sur quatre. Vient ensuite le salafisme (9%), puis le wahhabisme et le Tabligh (8% chacun), le Takfir (6%) et enfin le djihadisme (3%). Le succès du frérisme s’explique en grande partie par sa stratégie entriste, bien analysée par des chercheurs comme Florence Bergeaud-Blackler, qui consiste à infiltrer progressivement les institutions (mosquées, associations, universités) pour diffuser son idéologie sans recourir à la violence. Contrairement au salafisme ou au djihadisme, qui prônent une rupture radicale avec la société, le frérisme adopte une posture plus modérée en apparence, ce qui lui permet de séduire un public sensiblement plus large.
L’expression de cette sympathie pour les positions ou les courants islamistes (ex : frérisme, salafisme, wahhabisme, takfirisme…) n’implique pas pour autant qu’ils tendent tous vers une action violente : « seuls » 3% des musulmans affichent de la sympathie pour le djihadisme, contre 52% qui affichent de l’hostilité et 24% de l’indifférence. Au total, il n’en reste pas moins qu’un musulman sur trois (33%) affichent de la sympathie pour au moins une mouvance islamiste, dont 42% parmi les jeunes de moins de 25 ans. 12 – Les jeunes sont particulièrement séduits par l’islamisme politique : près d’un tiers des moins de 25 ans se sentent proches du courant de pensée des Frères musulmans La popularité du frérisme s’avère particulièrement marquée chez les jeunes. 32% des musulmans de moins de 25 ans se sentent proches du courant de pensée des Frères musulmans, contre 13% chez les 50 ans et plus. Cette attractivité du frérisme chez les jeunes (×2,5 par rapport aux seniors) suggère une implantation durable de cette idéologie dans les nouvelles générations. Ce succès générationnel du frérisme tient sans doute à sa capacité à proposer un récit identitaire total, combinant dimension religieuse (retour à un islam « authentique »), dimension politique (critique de l’Occident et de ses valeurs) et dimension sociale (solidarité communautaire). Pour des jeunes souvent en quête de sens et d’appartenance, le frérisme offre un cadre intellectuel et moral structurant, qui répond à leurs aspirations identitaires tout en leur donnant le sentiment de participer à un projet politique global. Mais on retrouve cette surreprésentation juvénile dans les autres mouvances islamistes, bien que dans des proportions moindres. Ainsi, les moins de 25 ans sont également plus nombreux que leurs aînés à afficher de la sympathie pour le salafisme, le wahhabisme ou le Tabligh, confirmant que l’ensemble du spectre islamiste, du plus « modéré » (frérisme) au plus radical (djihadisme), trouve un écho particulièrement favorable auprès des jeunes générations. François Kraus, directeur du pôle « Politique / Actualités » de l’Ifop et Mathilde Tchounikine, chargée d’études senior au pôle « Politique / Actualités » de l’Ifop. LE POINT DE VUE DE FRANCOIS KRAUS SUR L’ETUDE : « Cette enquête dessine très nettement le portrait d’une population musulmane traversée par un processus de réislamisation, structurée autour de normes religieuses rigoristes et tentée de plus en plus par un projet politique islamiste. Au lieu de suivre le modèle habituel de sécularisation, les musulmans de France, et tout particulièrement les plus jeunes, témoignent au contraire d’une forte réaffirmation identitaire passant par l’intensification des pratiques cultuelles, la rigidification des rapports de genre, et l’adhésion croissante aux thèses islamistes. Car ce qui frappe dans ces résultats, c’est surtout la constance du gradient générationnel : sur presque tous les indicateurs (religiosité, pratiques cultuelles, voile, refus de la mixité, rejet de la science, primauté de la loi religieuse, adhésion à l’islamisme), les jeunes musulmans se montrent systématiquement plus rigoristes et plus radicaux que leurs aînés. Cette tendance suggère que, loin de s’atténuer avec le temps, le processus de réislamisation et de radicalisation va au contraire s’amplifier au fil du renouvellement des générations. Reste à savoir si cette dynamique est réversible. L’enquête suggère qu’à ce stade, rien ne semble enrayer ce processus de réislamisation et de radicalisation. Au contraire, tous les indicateurs convergent vers un renforcement de ces tendances dans les années à venir. Dans ce contexte, la question de l’intégration des musulmans de France et de leur adhésion aux valeurs républicaines se pose avec une acuité nouvelle, appelant des réponses politiques qui dépassent largement les seules approches sécuritaires ou répressives ». François Kraus, directeur du pôle « Politique / Actualités » de l’Ifop « Étude Ifop pour la revue Ecran de Veille réalisée par téléphone du 8 août au 2 septembre 2025 auprès d’un échantillon de 1005 personnes de religion musulmane, extrait d’un échantillon national représentatif de 14 244 personnes âgées de 15 ans et plus résidant en France métropolitaine. » Méthodologie : Volet « Musulmans » Ce volet de l’enquête a été menée auprès d’un échantillon de 1 005 personnes de religion musulmane, extrait d’un national représentatif de 14 244 personnes âgées de 15 ans et plus résidant en France métropolitaine. La représentativité de l’échantillon global a été assurée par la méthode des quotas au regard : · De critères sociodémographiques (sexe de l’individu, âge de l’individu) · De critères socioprofessionnels (catégorie socioprofessionnelle de l’individu) · De critères géographiques (région administrative, taille d’unité urbaine, proportion d’immigrés dans la commune ou du quartier (IRIS) de résidence) · De critères civiques (nationalité) Les données brutes ont fait l’objet d’un redressement a postériori sur la base de ces critères sociodémographiques, socioprofessionnels, géographiques et civiques. Les quotas de l’échantillon global ont été définis à partir des données du recensement de l’INSEE pour la population âgée de 15 ans et plus résidant en métropole (RP-INSEE 2022). Les interviews ont été réalisées du 8 août au 2 septembre 2025. Volet « Adeptes des autres religions » Ce volet de l’enquête a été menée auprès d’un échantillon de 526 personnes non-musulmanes déclarant avoir une religion, extrait d’un échantillon national représentatif de 1 005 personnes âgées de 15 ans et plus résidant en France métropolitaine. La représentativité de l’échantillon global a été assurée par la méthode des quotas au regard : · De critères sociodémographiques (sexe de l’individu, âge de l’individu) · De critères socioprofessionnels (catégorie socioprofessionnelle de l’individu) · De critères géographiques (région administrative, taille d’unité urbaine) Les données brutes ont fait l’objet d’un redressement a posteriori sur la base de ces critères sociodémographiques, socioprofessionnels et géographiques mais aussi de critères religieux (affiliation religieuse) à partir des données issues de l’étude menée auprès de 14 244 personnes. Les quotas de l’échantillon global ont été définis à partir des données du recensement de l’INSEE pour la population âgée de 15 ans et plus résidant en métropole (RP-INSEE 2022). Les interviews ont été réalisées par téléphone du 11 au 13 septembre 2025. Un périmètre de l’enquête et les critères de qualification de la cible Pour cette enquête, l’Ifop a fait le choix d’une approche basée sur l’autoidentification, c’est-à-dire de n’inclure dans l’échantillon que les individus qui s’identifient eux-mêmes comme musulmans, qu’ils soient « convertis » (issus par exemple d’une famille catholique) ou issus de familles musulmanes. Par musulmans, on entend donc les personnes ayant répondu « musulmane » à la question « Pouvez-vous nous dire quelle est votre religion si vous en avez une ? Catholique / Protestante / Juive / Musulmane / Orthodoxe / Bouddhiste / Autre religion / Sans religion / Vous ne souhaitez pas répondre ». Contrairement à certaines enquêtes publiées dans le passé, la cible de cette étude exclut donc les personnes ayant un de leurs parents musulmans mais qui ne s’identifient pas personnellement à cette confession. Le périmètre géographique de la cible de cette enquête est l’ensemble de la population résidant en France métropolitaine âgée de 15 ans et plus, qu’elle soit de nationalité française ou étrangère. Il exclut donc les Français musulmans vivant en outre-mer (ex : Mayotte, …) ou à l’étranger. Les principes d’échantillonnage et d’un « échantillon miroir » Pour les musulmans : l’absence de statistiques officielles sur la composition sociodémographique des musulmans de France a contraint l’Ifop à mettre en place un dispositif ambitieux consistant à interroger un échantillon d’un millier de musulmans au sein d’un très vaste échantillon de la population : 14 244 personnes âgées de 15 ans et plus résidant en métropole. C’est donc la représentativité de cet échantillon national représentatif de plus 14 000 personnes – assuré par la méthode des quotas fixés à partir des données de l’INSEE – qui assure la représentativité du sous-échantillon de personnes musulmanes ; Pour les adeptes des autres confessions : l’Ifop a un constitué un « échantillon miroir » des personnes des autres religions (catholiques, protestants, orthodoxes, bouddhistes, juifs…) en suivant le même protocole méthodologique que pour l’échantillon de musulmans. Ce sous-échantillon de personnes d’autres religions est donc extrait d’un échantillon représentatif de l’ensemble de la population métropolitaine dont les caractéristiques – identiques en termes de mode de recueil (téléphone), de méthode d’échantillonnage (méthode des quotas) et d’indicateurs (questions identiques) – garantissent une parfaite comparabilité de leurs pratiques religieuses avec celles des Français musulmans. Un mode de recueil adapté à l’objet de l’étude Pour cette étude visant à mesurer la proportion de musulmans en France et leurs pratiques religieuses, l’Ifop a fait le choix d’un mode de collecte téléphonique dans la mesure où il est celui qui garantit la meilleure couverture géographique et sociologique de la population musulmane, notamment en permettant de mieux représenter certaines populations telles que les personnes de nationalité étrangère, les individus ayant une maîtrise limitée de la langue française ou des nouvelles technologies ou encore les personnes ou ayant un faible niveau de revenu ou d’éducation. Ce mode de recueil téléphonique a aussi été adopté parce qu’en reproduisant le même protocole technique que la dernière enquête de référence sur cette cible (cf. étude Ifop/Institut Montaigne menée en 2016 sous la direction d’Hakim El Karoui), il permet de suivre sur les même bases les opinions et les comportements religieux des musulmans de France. Le respect des règles sur le recueil des données « sensibles » Suivant la législation autour des données individuelles portant sur « des origines philosophiques ou religieuses » (l’article 8 de la loi « Informatique et libertés » du 6 janvier 1978), l’Ifop a veillé à ce que ce dispositif respecte les conditions suivantes : · Une complète anonymisation des données lors des différentes phases de l’étude (collecte, enregistrement, conservation) · La finalité scientifique de l’enquête a été justifiée et clairement affichée aux répondants ; · L’information du répondant du caractère facultatif des réponses, de la démarche de la finalité de l’étude et des modalités d’exercice de ses droits. |
[1] Vincent Tournier. « Les musulmans en France : religiosité, politisation et capital social : enseignements de l’enquête « Trajectoires et origines ». » Politique et Sociétés, volume 32, numéro 2, 2013, p. 89–120.
[2] Hugues LAGRANGE, « Pratiques religieuses et religiosité parmi les immigrés et les descendants d’immigrés du Maghreb, d’Afrique subsa. harienne et de Turquie en France», 2013 ; Vincent TOURNIER, « Les musulmans en France: religiosité, politisation et capital social: Enseignements de l’enquête « Trajectoires et origines »», Politique et Sociétés, 32(2), 89-120, 2013
[3] Galland, Olivier. « Des musulmans plus religieux et plus traditionnels que les chrétiens », Pierre Bréchon éd., La France des valeurs. Quarante ans d’évolutions. Presses universitaires de Grenoble, 2019, pp. 234-241.
[4] G. Kepel, La Revanche de Dieu. Chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde, Paris, Le Seuil, 1992.
[5] Galland, Olivier. « Des musulmans plus religieux et plus traditionnels que les chrétiens », Pierre Bréchon éd., La France des valeurs. Quarante ans d’évolutions. Presses universitaires de Grenoble, 2019, pp. 234-241.
[6] Etude Ifop pour Elle réalisée en face à face au domicile des personnes interrogées du 21 au 29 novembre 2003 auprès d’un échantillon de 300 femmes, représentatif des femmes nées dans une famille d’origine musulmane, vivant en France, âgées 18 ans et plus. Données affichées sur la base des musulmanes et personnes d’origine musulmane.
[7] Olivier Galland IN, La Tentation radicale. Enquête auprès des lycées, Puf, 2018, p97.












