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PARIS : Asterès analyse les idées de Stephen Miran, le principal conseiller économique de Donald Trump

Dans la présente note, Asterès analyse les idées de Stephen Miran, le principal conseiller économique de Donald Trump et pointe de nombreuses incohérences entre les objectifs affichés et les moyens pour y parvenir.

Stephen Miran : Une politique économique contradictoire

Le conseiller économique de Donald Trump, Stephen Miran, déploie une vision de l’économie truffée d’incohérences. Depuis le 13 mars, Stephen Miran occupe le très prestigieux poste de président du Council of Economic Advisers, c’est-à-dire qu’il est le conseiller économique officiel de Donald Trump. Dans son article « Guide d’utilisation pour restructurer le système du commerce mondial1»,
Stephen Miran présente la politique économique que Donald Trump est en train de mener2. La vision défendue par Stephen Miran souffre de nombreuses incohérences, que ce soit en ce qui concerne le solde courant des États-Unis, l’impact des droits de douane ou son projet « d’accords de Mar-a-Lago ».

Déficit courant américain : Un problème ou un atout ?

Le déficit commercial américain peut tout autant refléter une force qu’une faiblesse. Lorsqu’il était ministre des Finances de de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing avait utilisé le terme de « privilège
exorbitant » pour décrire le système financier international. L’idée est que, le dollar étant la monnaie de référence, l’ensemble des pays souhaitent en détenir, ce qui permet aux États-Unis de financer facilement leur déficit courant, et donc de consommer plus qu’ils ne produisent au détriment des autres pays.
Autrement dit, les États-Unis peuvent consommer la production des autres pays et la payer en imprimant des dollars qui ne leur coûtent rien et que le reste du monde sera toujours désireux de détenir. L’existence d’un « privilège exorbitant » bénéficiant aux États-Unis est cependant loin de faire l’unanimité. En effet, ce dernier devrait se matérialiser par des taux d’intérêt plus faibles aux États-Unis du fait de l’afflux de l’épargne du monde entier, ce qui ne s’observe pas, en tout cas pas de manière significative, dans la réalité3.
Stephen Miran adhère à la théorie – contestée – du « privilège exorbitant », mais le voit paradoxalement comme un handicap pour les États-Unis. Stephen Miran n’utilise pas en tant que telle
l’expression de « privilège exorbitant » dans son article, mais il adhère à l’idée sous-jacente : les États-Unis attirent des capitaux du fait du rôle spécifique du dollar, ce qui implique un déficit courant élevé, puisque les États-Unis dépensent ces capitaux, ce qui crée un excès de demande par rapport à la production. D’après Miran, la croissance économique du reste du monde implique mécaniquement un creusement du déficit courant américain puisqu’une part de la richesse des autres pays sera placée en dollars, accroissant d’autant l’écart entre le niveau de production du pays et sa demande totale. Cette situation, perçue comme injuste par Valéry Giscard d’Estaing (du point de vue non-américain), est paradoxalement perçue comme également injuste par Stephen Miran (du point de vue américain). Cette position est surprenante car, d’après Miran, les États-Unis peuvent consommer une part de la richesse produite dans le monde en la payant avec des titres de dettes que le reste du monde sera quoi qu’il arrive disposé à accepter, et que cette situation serait pénalisante pour les États-Unis parce qu’elle implique,
comptablement, un solde courant négatif. On comprend mal l’empressement de Miran à lancer une guerre commerciale et une restructuration de la finance internationale pour changer une situation si profitable aux États-Unis.
Pour Stephen Miran, la désindustrialisation aux États-Unis est liée au rôle international du dollar et à sa surévaluation, ce qui est en partie contestable. Il n’est pas aisé de définir précisément si une monnaie est sur ou sous-évaluée. En comparant l’évolution du dollar avec les parités de pouvoir d’achat, on constate qu’il est effectivement sur évalué actuellement, mais qu’il a parfois été sous-évalué, comme au début des années 20004. Ainsi, faire porter la responsabilité de la désindustrialisation américaine, un phénomène tendanciel depuis plusieurs décennies, au cours du dollar qui serait sur-évalué du fait de son statut de monnaie de référence (qui implique une hausse de la demande de dollars qui en ferait monter le cours) semble caricatural. De plus, de nombreux autres pays développés ont connu une forte vague de désindustrialisation (France et Royaume-Uni par exemple), alors même que leurs monnaies n’ont pas le statut du dollar.

 Droits de douane : À quoi serviraient-ils vraiment ?

Les droits de douane sont au centre de l’approche de Stephen Miran, mais leurs effets attendus sont contradictoires. Les droits de douane seraient un levier clé pour réduire le déficit courant américain : en rendant les produits étrangers plus chers, l’industrie américaine gagnerait en compétitivité ce qui permettrait de réindustrialiser le pays. Le problème des droits de douane est cependant d’être inflationniste, puisqu’ils représentent une taxe supplémentaire sur les produits importés. Mais, d’après Miran, les droits de douane ne généreraient pas d’inflation parce qu’ils conduiraient à une appréciation du dollar (ce qui est en ligne avec la théorie économique habituelle), ce qui réduirait le prix des produits importés. Mais, si les droits de douane conduisent à une appréciation du dollar, ils annulent ainsi le gain de compétitivité attendue pour l’industrie américaine, on ne comprend donc plus leur intérêt. De plus il est paradoxal que Miran, qui considère que sur-évaluation du dollar est la cause principale de la désindustrialisation du pays, promeuve une mesure dont il assume pleinement qu’elle conduira à une hausse du dollar. De plus, la hausse du dollar pénalisera la compétitivité de l’industrie américaine à l’exportation, un problème que Miran évacue en prônant une dérégulation agressive qui compensera l’effet de la hausse du dollar. Mais, si la dérégulation était la clé de la compétitivité américaine (ce qui peut être contestable), on comprend mal alors pourquoi il faudrait instaurer des droits de douane ou réformer le système monétaire international pour réduire le déficit courant américain, puisqu’une simple vague de dérégulation ferait bondir les exportations.
Les droits de douane ne peuvent remplir les caisses de l’État que s’ils ne remplissent pas leur but premier. Dans la vision de Miran, les droits de douane servent, dans un double mouvement, à résorber le déficit courant et à accroître les recettes fiscales. Cependant, pour qu’ils entraînent une hausse des recettes fiscales, il faut que les importations continuent à être dynamiques puisque ce sont elles qui sont taxées.
Mais, si les produits étrangers continuent à entrer massivement sur le sol américain, l’industrie locale n’est pas protégée et le déficit courant n’est pas réduit, ce qui était pourtant le but initial de la mesure.
Les droits de douane ne sont pas payés par les pays fournisseurs. D’après Stephen Miran, les droits de douane seraient supportés par les pays étrangers, ce serait donc eux qui contribueraient à la hausse des recettes fiscales.

Sa démonstration laisse cependant songeur :

« Le pouvoir d’achat des consommateurs américains n’est pas affecté, puisque les droits de douane et l’évolution du taux de change s’annulent. Cependant, comme les citoyens des pays exportateurs se sont appauvris en raison de l’évolution du taux de change, le pays exportateur « paie » ou supporte le fardeau de la taxe, tandis que le Trésor américain perçoit les recettes5 ».
L’évolution des taux de change est centrale dans l’analyse de Miran : les droits de douane font monter le dollar par rapport aux autres monnaies, ce qui les rend indolores pour le pouvoir d’achat des Américains.
La monnaie des autres pays, mécaniquement, se déprécie par rapport au dollar ce qui implique qu’ils s’appauvrissent et donc qu’ils « paient » (les guillemets utilisés par Miran sont importants) le prix des droits de douane. Deux conclusions peuvent être tirées de cet extrait. La première est que Miran considère que ce sont les fournisseurs des États-Unis qui paient les droits de douane non pas parce qu’ils rogneraient leurs marges, mais parce qu’ils seraient appauvris par la dépréciation de leur monnaie. La deuxième est que Miran considère que la dépréciation de la monnaie équivaut à un appauvrissement, on comprend donc mal en quoi il voit la force du dollar comme un problème et pourquoi il souhaiterait le faire baisser.

Accords de Mar-A-Lago : un projet irréaliste

Stephen Miran souhaite des « accords de Mar-a-Lago » pour faire baisser le dollar. En 1985, les pays du G5 (ancêtre du G7) s’étaient réunis à New York pour signer les accords du Plaza (du nom de l’hôtel de la rencontre) dans le but de faire baisser le dollar. Stephen Miran propose des accords similaires, nommés Mar-a-Lago du nom de la propriété de Donald Trump en Floride. Son projet comporte cependant de nombreuses lacunes et incohérences.
– Les États-Unis ne peuvent pas forcer l’ensemble du reste du monde à faire ce qui les arrange. Les accords de Mar-a-Lago seraient, d’après Stephen Miran, favorables aux États-Unis (bien qu’on ne voit pas pourquoi une baisse du dollar serait forcément à l’avantage des États-Unis) mais défavorables aux autres pays. D’après Miran, il serait facile pour les États-Unis de contraindre le reste du monde à signer l’accord souhaité en menaçant les pays récalcitrants de droits de douane et, pour ceux qui sont concernés (Europe et Japon notamment), de ne plus les protéger par l’armée américaine. Miran n’envisage pas que le reste du monde puisse ne pas accepter un tel chantage. Pourtant, tant d’un point de vue de la défense de leur souveraineté que d’un point de vue économique (le coût des accords de Mar-a-Lago versus le coût des droits de douane américains et le coût d’une hausse des dépenses militaires pour compenser la levée de la protection américaine), il est probable que les autres pays n’aient pas intérêt à approuver l’accord proposé.
– Si Stephen Miran veut faire baisser le dollar, il ne doit pas systématiquement proposer des mesures qui le feraient monter. Stephen Miran veut parvenir à un accord avec les autres pays, si possible de gré, sinon de force, en les menaçant (entre autres) de nouveaux droits de douane s’ils n’approuvent pas son plan. Autrement dit, si le reste du monde ne veut pas faire baisser le dollar, il menace de prendre une mesure dont il reconnaît lui-même qu’elle le fera monter. D’une manière générale, on constate une contradiction récurrente entre une volonté de faire baisser le dollar et le principal outil de politique économique proposé, les droits de douane, qui le font monter.
– Le changement unilatéral de maturité de la dette publique américaine équivaudrait à un défaut souverain. Stephen Miran envisage de changer la maturité de la dette publique américaine pour la porter à cent ans. Cette modification équivaudrait à un défaut, puisque les États-Unis modifieraient unilatéralement les termes du contrat signé. De ce fait, les investisseurs étrangers cesseraient de prêter à l’État américain et il en résulterait une crise de la dette publique et un effondrement du dollar. C’est un type de crise généralement connu dans les pays en développement (Mexique 1994, Asie 1997, Argentine 2001) qui frapperait les États-Unis. Le dollar baisserait certes, comme le souhaite Stephen Miran, mais au prix d’une profonde récession, puisque l’État américain devrait brutalement couper ses dépenses et que la chute du dollar renchérirait soudainement le prix des produits importés. Stephen Miran envisage aussi d’instaurer une taxe sur les détenteurs étrangers de dette publique américaine. Cela n’équivaudrait pas exactement à un défaut mais, de fait, reviendrait à baisser le rendement de la dette publique américaine qui deviendrait nettement moins attractive.
– Les États-Unis ne peuvent pas simultanément faire baisser le dollar et exiger des autres pays qu’ils continuent à en détenir. La stratégie Stephen Miran consiste à faire baisser le dollar pour renforcer la compétitivité de l’industrie américaine en poussant les autres pays à vendre leurs actifs libellés en dollars. Or, en même temps, Donald Trump menace de sanctions commerciales les pays qui utiliseraient ou détiendraient moins de dollars. Miran est conscient de la contraction entre ces deux objectifs. Il prétend pouvoir les réconcilier, par exemple en distinguant la détention de dollar à des fins d’épargne ou à des fins transactionnelles, sans que son explication ne soit ni claire ni convaincante.

Sylvain BERSINGER, chef économiste chez Asterès

1 « A User’s Guide to Restructuring the Global Trading System” (novembre 2024), https://www.hudsonbaycapital.com/documents/FG/hudsonbay/research/638199_A_Users_Guide_to_Restructuring_the_Global_Trading_System.pdf

2 Le texte a été rédigé en novembre 2024, avant l’entrée en fonction de Donald Trump, mais à ce stade la politique économique menée semble bien correspondre aux idées de Stephen Miran.

3 https://www.nytimes.com/2021/05/28/opinion/us-dollars-currency.html

4 https://kathrein.at/en/private/blog/market/is-the-us-dollar-really-overvalued/

5 Traduction Asterès