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PARIS : Alex DUTILH, la voix du jazz de la radio publique

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Floriane Dumont
28 Déc 2023

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PARIS : Alex DUTILH, la voix du jazz de la radio publique

La radio est au cœur de la vie de ce passionné de jazz. Véritable passeur entre les artistes et le public, Alex Dutilh a su imposer un ton, spontané, familier, en prise directe avec les émotions de l’instant. Portrait du lauréat du Prix de l’ensemble de l’œuvre sonore de la Scam 2023.

Le 25 avril dernier, en direct sur France Musique, Alex Dutilh fêtait quarante ans de radio au service du jazz dans tous ses éclats, en invitant à se succéder sur la scène du célèbre Studio 104 de la Maison de la Radio une pléiade d’artistes et amis brassant tous les styles et toutes les générations dans une joyeuse bacchanale de sons, de rythmes et de couleurs. Un programme à la fois truculent, généreux, ambitieux et résolument œcuménique, à travers quoi le journaliste et producteur offrait non seulement une nouvelle preuve en acte de la vitalité et de la diversité de la scène jazz hexagonale contemporaine mais, en une sorte d’autoportrait projectif, invitait à lire dans cet éclectisme pointu comme un condensé des valeurs essentielles qui, toute sa longue carrière, n’auront eu de cesse de guider sa passion et d’orienter ses choix dans sa précieuse mission de « passeur ».

Du coup de foudre esthétique au jazz mystique

Rien pourtant ne prédestinait ce jeune homme, né à Dax en 1949 de parents instituteurs, à devenir l’une des voix les plus emblématiques du jazz sur les ondes de la radio publique française. Beaucoup plus féru de rugby et de sports basques que de musique dans ses années d’apprentissage – malgré un grand-père paternel saxophoniste et violoniste amateur au sein de son propre orchestre de bal et dix années de cours de piano classique qui n’auront certes pas fait de lui un virtuose de l’instrument mais auront très certainement contribué à ouvrir son oreille aux harmonies les plus audacieuses –, Alex Dutilh doit sa « conversion » à deux camarades de lycée qui, les premiers, l’initièrent aux sortilèges des improvisations de Lester Young et de Charlie Parker mais, surtout, en 1967, à l’épiphanie d’une écoute proprement bouleversante de l’album Olé du saxophoniste John Coltrane : « J’étais en première année de fac à Bordeaux et ce disque m’a fait l’effet d’un authentique coup de foudre esthétique », se souvient-il. Je me suis retrouvé en sueur, paralysé, les jambes chancelantes : je n’ai jamais plus vécu un tel choc dans ma vie ! »

Mais 68 s’invitant sur ces entrefaites, le jeune étudiant en droit se lance alors à corps perdu dans la mêlée, liant dans sa geste romantique free jazz militant et gauchisme révolutionnaire : « C’est une époque passionnante et outrancière, que je regarde aujourd’hui d’un œil à la fois tendre et amusé. Je dévorais “Free Jazz, Black Power” de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli ; j’écoutais Archie Shepp et lançais des pavés, exalté par ses déclarations militantes. Seules les musiques les plus engagées trouvaient grâce à mes oreilles. Je me souviens m’être même retrouvé à siffler la grande chanteuse Anita O’Day programmée en première partie de l’orchestre de Charles Mingus sous prétexte qu’elle incarnait à nos yeux la bourgeoisie blanche américaine ! C’est dire à quel point j’étais un jeune imbécile… »

Mais son amour du jazz fait vite voler en éclats ces carcans idéologiques. Profitant du festival Sigma qui alors accueille à Bordeaux en un éclectisme particulièrement fécond et stimulant « aussi bien le quintet de Miles Davis que les chorégraphies de Merce Cunningham ; les spectacles du Living Theater que Cecil Taylor avec Sam Rivers et Jimmy Lyons… », Alex Dutilh à l’orée de ses 20 ans s’abreuve de (contre)-culture avec boulimie et ouvre considérablement le champ de ses connaissances et l’éventail de ses goûts. Comme parallèlement ses brillantes études le mènent à tenter le concours d’inspecteur des douanes et à le réussir, c’est avec excitation qu’en ce tournant des années 1970 il s’installe finalement à Paris.

« C’était extraordinaire ! Non seulement je me retrouvais dans la ville qui pour moi à l’époque incarnait le mieux le jazz et sa mythologie, mais pour la première fois de ma vie je travaillais et avais de l’argent à dépenser ! » Très vite il se met à écumer les magasins de disques de la capitale parmi lesquels, rue Clotaire, au cœur du Ve arrondissement, Jazz Import Center, dont il devient familier au point de se lier de sympathie avec le disquaire. « En tant qu’amateur, j’étais bien sûr abonné aux deux grands journaux de l’époque qu’étaient Jazz Hot et Jazz Magazine… Or, un jour que j’étais en train de fouiller dans les bacs en quête de quelques pépites, je vois cet homme se mettre à écrire sur un papier à en-tête de Jazz Hot… Je suis intrigué, je m’approche – peut-être ai-je déjà eu l’occasion de le lire ? J’apprends alors qu’il ne s’agit rien moins que de Laurent Goddet, le rédacteur en chef de la revue. J’étais effaré ! Dans mon imaginaire de gamin de 22 ans, le rédacteur en chef d’un journal aussi prestigieux que Jazz Hot roulait en décapotable entouré de jolies filles… J’ai compris ce jour-là qu’il en allait tout autrement et qu’être journaliste de jazz ne permettait tout simplement pas de gagner sa vie… » Ce constat lucide de la situation précaire du jazz en France ne remit pour autant rien en question de sa passion dévorante et, l’amitié entre les deux hommes allant se renforçant, Alex Dutilh proposa bientôt au comité de rédaction un papier écrit en réaction à un texte de Jean Echenoz sur le « jazz mystique » qui, unanimement apprécié, acta son entrée au sein de la revue. On est en 1972, Alex Dutilh a 23 ans et entame alors sa « double vie d’inspecteur des douanes et de journaliste de jazz bénévole » avec une ferveur militante inextinguible. L’aventure durera ainsi jusqu’en 1980, date à laquelle, à la suite du licenciement de Laurent Goddet, la direction du journal entreprendra de dissoudre la totalité de l’équipe rédactionnelle, solidaire de son rédacteur en chef…

Entre Jazz Hot et Jazz Magazine, un électron libre à la radio

C’est à ce moment critique que la radio fit alors irruption dans sa vie pour en modifier considérablement le cours… Par l’intermédiaire de Laurent Goddet une fois encore, qui à l’époque faisait partie de la petite équipe de producteurs issus de la rédaction de Jazz Hot qui animaient en direct à tour de rôle l’émission de jazz de la mi-journée sur France Musique, que l’opportunité se présenta de passer de l’autre côté du micro… « Je l’avais aidé à préparer une série d’émissions sur le pianiste Bill Evans, auquel je vouais alors un véritable culte, et il s’est passé qu’au moment de les réaliser à l’antenne Laurent a eu un empêchement et a proposé à la direction que je le remplace au pied levé. L’idée a été acceptée et je me suis retrouvé comme ça du jour au lendemain tous les midis à l’antenne, sans contrat, sans la moindre expérience de la radio, animé simplement de mon désir de rendre service à un ami et de mon amour du jazz. Au terme de la semaine, le directeur de France Musique en personne est venu me féliciter et me demander de lui faire une proposition d’émission pour le mois suivant. C’est comme ça que tout a commencé ! »

Le jeune producteur intègre alors le petit écosystème du jazz sur France Musique organisé principalement autour de la rivalité tant esthétique qu’idéologique entre l’équipe venue de Jazz Hot (Claude Carrière, Jean Buzelin, Daniel Nevers, Jean-Pierre Daubresse) responsable de la tranche horaire du midi dans une veine résolument traditionnelle et celle issue de la rédaction de Jazz Magazine (Lucien Malson, Philippe Carles, Jean-Robert Masson, Henri Renaud, Alain Gerber) se partageant les émissions en soirée dans un esprit plus théorique et politique… Dans ce paysage très dogmatique, Alex Dutilh fait aussitôt figure d’électron libre, appartenant sans conteste à la famille Jazz Hot mais traitant de l’actualité du jazz dans un rapport au monde tout sauf passéiste et encyclopédiste… « Je me suis très vite aperçu qu’il y avait des deux côtés des gens que j’appréciais et que ce qui m’importait le plus, c’était leur façon de faire passer leur enthousiasme. Écouter Claude Carrière parler de Duke Ellington ou Jean-Robert Masson évoquer Helen Merrill était pour moi un même enchantement, c’était dans cette famille de conteurs que je me reconnaissais. » Cette façon de s’adresser au plus grand nombre en parlant à sa sensibilité sans aucune démagogie devient bien vite la marque de fabrique d’Alex Dutilh qui non seulement installe durablement sa tonalité inimitable à l’antenne mais attire l’attention de la rédactrice en chef du Monde de la musique qui lui propose de s’occuper de la rubrique jazz de son journal dans un même esprit fédérateur. Ces quelques pages prendront de plus en plus d’importance au point de se transformer, au début des années 1990 sous le titre de Jazzman, en un supplément du Monde de la musique dont Alex Dutilh, entouré de François Lacharme, Franck Bergerot et Arnaud Merlin, assure immédiatement la rédaction en chef, puis en 1995, en un journal totalement indépendant dont l’importance dans le paysage de la presse jazz ne se démentira jamais jusqu’à son fusionnement, en 2009, avec Jazz Magazine.

Si, on le voit, le jazz, tant à la radio que dans la presse, prend au cours de cette décennie une place de plus en plus essentielle dans la vie professionnelle d’Alex Dutilh, il n’en constitue pas moins alors qu’une partie. En 1985, ayant quitté définitivement les douanes pour ne plus s’occuper que de musique, il devient directeur du CENAM (Centre national d’animation musicale), organisme public de 40 employés ayant pour fonction de favoriser la pratique musicale en amateur sous toutes ses formes. Maurice Fleuret, directeur de la musique au ministère de la Culture, lui suggère alors l’idée d’en décliner le principe en une émission de radio sur les antennes de France Musique. Ce sera la création d’« Avis aux amateurs » qui, chaque semaine pendant près de six ans, proposera en région « une série de rencontres avec des gens pour qui la musique n’était pas un plan de carrière mais l’essence même de leur existence ». Toujours en marge du jazz et en étroite corrélation avec les bifurcations de sa carrière, Alex Dutilh accompagnera sa prise de fonction à la tête du Studio des variétés (organisme de formation professionnelle continue qu’il dirigera jusqu’en 2009) de la création toujours sur France Musique d’une émission dédiée à la chanson qu’il coanimera pendant trois ans avec Hélène Haziza…

Jazz de cœur, Jazz de pique ou l’art de l’improvisation

Mais, quelle que fut l’importance de ces expériences, c’est incontestablement le jazz qui, tel un fil rouge ininterrompu, court tout au long de sa carrière de journaliste et producteur et lui donne sa cohérence. Prenant les rênes dès 1999 d’une émission hebdomadaire, “Jazz de cœur, Jazz de pique”, qui jusqu’en 2008, sur un mode subjectif et polémique, lancera dans l’arène toute une nouvelle génération de chroniqueurs (Fara C., Vincent Bessières, Jacques Denis…), puis, à partir de 2008, s’attelant au quotidien à animer “Open Jazz”, émission désormais mythique dédiée à l’actualité plurielle d’une musique de plus en plus hybride et protéiforme, Alex Dutilh depuis plus de vingt ans s’est imposé comme l’incontestable voix du jazz de la radio publique auprès d’un public fidèle, composé à la fois d’amateurs éclairés et de néophytes séduits par sa faconde inimitable.

« J’ai mis du temps à en prendre conscience, mais je sais, aujourd’hui, que la radio est vraiment mon medium », concède-t-il, elle permet ce rapport direct avec l’auditeur qui ne pardonne pas. Si tu dis qu’un musicien est génial et que le morceau que tu passes pour illustrer ton propos est faible, tu es jugé dans l’instant, l’effet est immédiat ! » Réactif, chaleureux, malicieux, s’appliquant à rendre le jazz accessible à un public de non-initié en en offrant une conception résolument « ouverte » à toutes les formes de musiques actuelles, Alex Dutilh a au fil des années imposé non seulement une voix, marquée à jamais par ses origines basques, mais, plaçant l’improvisation au cœur de sa pratique de la radio, un ton, spontané, familier, en prise directe avec les émotions de l’instant : « Je prépare beaucoup en amont mais j’arrive en studio sans notes… Éthiquement je considère que faire une émission sur le jazz sans se confronter soi-même au risque de l’improvisation, c’est se condamner à demeurer à côté de son sujet ! Il m’arrive du coup de buter sur un mot, mais je trouve ça infiniment plus vivant. »

La saison prochaine sera sa dernière, il le sait, il l’a programmé : « J’ai cette chance incroyable d’avoir pu choisir mon départ – d’autres par le passé ont été moins bien traités… Je vais laisser la main tranquille, car j’ai eu la confirmation de la chaîne que cette mission de service publique consistant à rendre compte de l’actualité du jazz sera maintenue sur l’antenne dans les années à venir. Je ne sais pas qui me remplacera et je ne veux pas m’en mêler… Mais le jazz continuera à vivre sur les ondes de France Musique, et cette simple constatation suffit à mon bonheur ! »

Stéphane Ollivier est journaliste. Il travaille notamment pour les «Inrockuptibles» où il rédige des portraits, des chroniques de disques et des articles de fond. Il est l’auteur d’une biographie de Charles Mingus et a écrit de nombreux texte pour la collection Découverte de musiciens chez Gallimard jeunesse.

La Scam affirme la place singulière des auteurs et des autrices dans la société. Astérisque en est le porte-voix.

SOURCE : La lettre Astérisque de la Scam – hiver 2023